Saturday, February 22, 2014

De la méditation à la contemplation


La capacité pour l'homme de passer de la méditation à la contemplation et la méthode pour le faire ont fait l'objet au Tibet d'une controverse entre moines bouddhistes de l'Inde et de la Chine au vue siècle de notre ère. Le souverain du Tibet avait fait venir de Chine un maître bouddhiste enseignant les pratiques de Dhyana (Tch'an). C'était un extrémiste qui déniait toute valeur aux œuvres pies, et était partisan de la méthode subite (touen), professée par « l'école horizontale» (qui voit les choses de l'esprit comme sur un plan); le maître indien qui était installé déjà à Lhassa était au contraire partisan de la méthode graduelle (tsien), professée par « l'école verticale » (qui voit les choses de l'esprit comme en coupe). Le roi présida à la discussion qui se termina par la défaite du Chinois dont la doctrine fut interdite, et dont plusieurs disciples se suicidèrent.

L'intéressant pour nous est la doctrine du maître chinois sur le passage de la méditation à la contemplation. On lui demande :

— Qu'entendez-vous par regarder l'esprit ?

— Retourner la vision vers le centre de l'esprit, répond-il, c'est « regarder l'esprit » ; c'est s'abstenir de toute réflexion et de tout examen... c'est ne pas réfléchir, même sur la non-réflexion. C'est pourquoi il est dit dans le Vimalakirti-Sutra: « Le non-examen, c'est la bodhi. »

Il y a deux termes chinois : le sseu, qui signifie réflexion, et le kouan, traduit ordinairement par « contemplation », mais que P. Demiéville préfère traduire par « examen » ou «méditation ». Il fait ressortir que dans la mystique chrétienne la méditation s'oppose, par son caractère discursif, à la contemplation qui relève de la voie unitive. En tout cas le but suprême semble être, pour les partisans (chinois) de la « méthode subite », l'absence de méditation comme exercice préalable à la vacuité. C'est l'équivalent négatif de la contemplation chrétienne, pourrait-on dire. A cet égard, les « gradualistes » sont d'accord avec les « subitistes » que nous pourrions comparer aux quiétistes chrétiens. Là où ils sont en désaccord, fait remarquer P. Demiéville, c'est sur l'opportunité de l'enseignement de cette méthode. Faut-il réduire le cercle de ceux qui seront instruits? Non, pensent les « subitistes ». Si, répliquent les « gradualistes ». Il est dangereux de « supprimer les notions » chez les profanes, chez ceux qui ne sont pas encore pénétrés des vérités bouddhiques. Les « subitistes », eux, disent qu'il n'y a pas de texte autorisant à empêcher les profanes d'être instruits de la fausseté que représentent les normes (dharmas) de bien et de mal. Les Bouddhas ont laissé des enseignements à mettre en pratique, qui s'adressent à tous les hommes pour leur permettre d'échapper au cycle perpétuel des naissances et des morts. Sans doute les profanes ne sont-ils pas comparables aux Bouddhas. Mais les Bouddhas peuvent servir à ceux qui ont eu la chance de venir après eux (comme le Christ, pourrait-on dire, à ceux qui sont nés après lui).

Une autre objection des « gradualistes » est celle-ci : « Si selon votre doctrine tout doit n'être que connaissance contemplative, comment sera-t-on utile aux êtres ? » La réponse est qu' « on peut être, sans réflexion ni examen, utile aux êtres : c'est comme le soleil et la lune dont les rayons illuminent toutes choses, comme la gemme magique d'où sortent toutes choses, comme la grande terre qui a le pouvoir de produire toutes choses ». On reconnaît là un des points cardinaux de toute doctrine quiétiste — et particulièrement du Tao : à un certain absolu de détachement spirituel correspond une possibilité d'action universelle. Ce n'est pas le point de vue des « gradualistes ». Prenant une comparaison médicale, ils soutiennent qu'à chaque mal convient un remède particulier: pour la concupiscence, c'est la contemplation de l'impur ; pour la haine, la compassion ; pour l'erreur, l'enchaînement des causes. Prenons une autre comparaison, pénale cette fois: si un prisonnier est mis à la cangue, enchaîné, lié, etc., il faut, pour le délivrer, ouvrir les cadenas des chaînes à l'aide d'une clé, enlever la cangue en enlevant les clous, faire tomber les liens en desserrant les nœuds, etc. (symboles: les cadenas, de la concupiscence; les clous, de la haine; les cordes, de l'erreur).

A quoi les « subitistes » répondent en disant qu'il y a un médicament qui guérit de toute maladie les êtres auxquels il est administré. Toutes les fausses notions, dues au triple poison des passions, sont nées des fausses notions. Supprimons les fausses notions, par conséquent toute réflexion, et par là même vous guérissez toutes les maladies. Ainsi fait le médecin éminent qui est Bouddha. A supposer qu'un Bouddha connaisse les différenciations, ce n'est qu'à titre de concessions, d'artifices, et pour le bien d'autrui.

En somme, les deux écoles sont d'accord pour affirmer la possibilité pour l'homme d'acquérir l'état de non-différenciation, Les « subitistes », admettant que la pensée est instantanée, professent que la délivrance s'obtient par la suppression de toute pensée. Il n'y a plus de temporalité, donc la graduation n'a pas à se faire. A quoi les gradualistes répondent que, même si on laisse de côté cet état (en sanskrit : asamjni, samapatti) qui comporte encore des objets à examiner et une orientation vers le non-examen — c'est l'équivalent de notre méditation — il y a dans le recueillement exempt de notions et ayant accompli l'abolition des notions (samjna, vedita, midha) (équivalent de notre contemplation) un reliquat de différenciation, puisque c'est à la suite d'une méthode de différenciation que cet état est acquis : il faut bien commencer par fixer sa pensée sur un objet qui sera indifférencié, mais qui, en attendant, est différencié en tant que tel.

Les subitistes ne peuvent accepter cette critique, puisqu'ils pensent accéder immédiatement à leur « ciel » sans passage par aucune notion, fût-elle de faux ou de vrai. Le recueillement d'inconscience est instantané. Le maître chinois a d'ailleurs beau être pénétré de l'inutilité de l'exercice graduel, il n'en interdit pas l'usage à tous. Certains ne peuvent accéder à la contemplation. Alors, que ceux-là s'en tiennent aux préceptes ordinaires : « Tant qu'on est incapable de s'asseoir en Dhyâna (contemplation), qu'on recoure à la perfection de moralité, aux quatre incommensurables (bonté infinie, compassion infinie, sympathie infinie, apathie infinie) et au reste ! Que l'on cultive les bonnes pratiques, qu'on serve les Trois Joyaux ! les prédications de tous les sûtras et les enseignements des maîtres-moines, que ceux qui les entendent les pratiquent selon ce qui leur en est enseigné, qu'ils aient pour seul souci de cultiver le bien ! Et, tant qu'ils sont inaptes au non-examen, qu'ils transfèrent à tous les êtres les mérites acquis ainsi, afin que tous deviennent Bouddha ! »


Jean Grenier