Friday, January 13, 2012

Raspoutine et la secte des Khlystis





Les rites pratiqués par la secte russe des Khlystis étaient couverts par le secret le plus rigoureux. « Les préceptes et les idées de la secte ne devaient être révélés à aucun profane, pas même au père ou à la mère d'un sectaire : vis-à-vis de l'extérieur, il était prescrit de ne pas s'éloigner de l'orthodoxie, mais celle-ci était considérée comme la « fausse croyance ».

Il faut dire sans tarder que les faits dont nous allons parler figurent dans un ensemble impur et hybride. Sous des formes dégradées, grossières et populaires, les rites des Khlystis ont conservé des traces de cérémonies orgiaques pré-chrétiennes qui ont perdu leur signification originelle et authentique pour intégrer paradoxalement certains thèmes de la foi nouvelle. Le fondement dogmatique de la secte, c'est que l'être humain est, potentiellement, semblable à Dieu. Il peut en prendre conscience, et donc l'être aussi de fait, en réalisant, s'il est de sexe masculin, la nature du Christ (d'où la dénomination de la secte), et, s'il est de sexe féminin, la nature de la Vierge, lorsqu'est provoquée la descente transfiguratrice de l'Esprit Saint grâce au rite secret. Celui-ci est célébré à minuit. Les participants, des hommes et de jeunes femmes, portent seulement une tunique blanche, qui recouvre une nudité complète (nudité rituelle). Ils prononcent des formules d'invocation, commencent à danser en rond, les hommes formant un cercle central qui se déplace rapidement dans le sens de la course du soleil, les femmes formant le cercle périphérique, qui se déplace dans la direction opposée à celle de la course du soleil (référence rituelle à la polarité cosmique reflétée par les sexes). Le mouvement devient de plus en plus rapide et sauvage, jusqu'à ce que certains participants se détachent des cercles pour se mettre à danser isolément, comme les vertiginatores antiques et les derviches arabes, à une vitesse telle que parfois — dit-on — on ne distingue plus leur visage, tombant et se relevant (la danse comme technique de l'extase). L'exemple agit de manière contagieuse, pandémique. A titre de facteur supplémentaire d'exaltation, la masse des participants, hommes et femmes, ont recours à la flagellation réciproque (la douleur comme facteur érotico-extatique). Au comble de cette exaltation, les sectaires commencent à pressentir la transformation intérieure, l'imminence de la descente invoquée de l'Esprit Saint. C'est alors qu'hommes et femmes se dénudent en arrachant les blanches tuniques rituelles et s'accouplent dans la promiscuité l'intervention de l'expérience sexuelle et le traumatisme de l'étreinte mènent donc le rite à son intensité maximale.

Le caractère hybride de ce rite tient au fait qu'il est centré sur une jeune femme, tour à tour élue pour le cérémonial, dans laquelle on voit « la personnification de la divinité et, aussi, le symbole de la force génératrice » ; elle est adorée aussi bien en tant que Terre Mère qu'en tant que Sainte Vierge des chrétiens. Elle se présente complètement nue à la fin du rite, distribuant aux fidèles des grains de raisin sec, comme pour un sacrement. Ce détail permet de reconnaître aisément, dans la cérémonie secrète des Khlystis, un prolongement des rites orgiaques de l'Antiquité qui étaient célébrés sous le signe des Mystères de la Grande Déesse chtonienne et de la « Déesse nue ».

Il est intéressant de souligner que, dans la secte en question, le sexe est rigoureusement limité à cet usage rituel et extatique ; en effet, la secte professe, à tous autres égards, un ascétisme rigide, condamne toute forme d'amour charnel, au point qu'elle n'admet même pas le mariage. De fait, elle présente pour tout le reste une grande analogie avec une autre secte slave, celle des Skoptzis, dont l'ascétisme va jusqu'à prescrire la castration des hommes et des femmes, tout en conservant quelque chose d'originel, puisque figure également, au centre des rites des Skoptzis, une jeune femme nue. Il s'agit probablement d'une trace du culte propre à une autre forme des Mystères de la Grande Déesse, du culte de la Cybèle phrygienne, où souvent des mutilations analogues étaient accomplies dans un état de frénésie extatique.

Le staretz Grégoire Efiomovitch, dit Raspoutine, appartenait à la secte des Khlystis. Dans ce personnage dont on a tant parlé, plusieurs traits de l'orgiasme mystique se sont conservés. Il est déjà significatif que le titre de staretz, « saint vieillard », ait pu être associé à un surnom comme Raspoutine, qui vient de rasputnik = dissolu, surnom que le personnage conserva toujours. Il n'est pas facile de séparer, chez Raspoutine, ce qui est réalité des légendes créées par ses admirateurs comme par ses ennemis. Toutefois, la présence, dans cette figure grossière de paysan sibérien, de certains pouvoirs extra-normaux, est incontestable. Sa fin, pour le moins, le démontre : de fortes doses d'un poison aussi violent que le cyanure n'eurent aucun effet sur lui et il se releva après avoir reçu plusieurs balles de revolver tirées à faible distance, au point qu'il fallut, pour en finir, le massacrer littéralement. La « religion de Raspoutine » s'inspirait essentiellement des thèmes rappelés plus haut. Les paroles suivantes lui sont attribuées : « Je suis venu vous apporter la voix de notre sainte Terre Mère et vous enseigner le bienheureux secret qu'elle m'a transmis, au sujet de la sanctification par le péché » '". On voit revenir ici le thème de la Grande Déesse (la Terre Mère), mêlé à l'idée chrétienne de la nature pécheresse de la chair. En substance, l'expérience sexuelle déchaînée — la « mêlée du péché » et la svalnyi grech — était conçue comme un moyen de « mortification » ayant les effets positifs d'une « mort mystique », au point d'ôter à l'étreinte sexuelle son caractère impur et de produire dans l'individu la « transformation merveilleuse » Sur ce plan, l'étreinte devenait même une espèce de sacrement transfigurant et une voie de participation. En termes objectifs, c'est-à-dire en dehors des références morales, la « sanctification par le péché » annoncée par Raspoutine doit être rapportée à cette signification. Quant à son interprétation morale et chrétienne, elle se rapproche quelque peu du pecca fortiter luthérien et de l'idée, professée par saint Augustin lui-même, selon laquelle la vertu peut être péché quand elle a pour moteur l'orgueil de la créature déchue, qui tire avantage de cette vertu. Dans ce contexte, céder à la chair serait une façon de s'humilier, de détruire l'orgueil du Moi — du « sombre despote » — jusqu'à ses derniers résidus, constitués précisément par l'orgueil d'être vertueux. En termes existentiels, et non moraux, l'orgueil à humilier en laissant la voie libre à la sexualité, en ne résistant pas, en « péchant », se rapporte, lui, à la limitation de l'individu fini, limitation qu'il faut dépasser grâce à une expérience spéciale et paroxystique de l'eros.

La personne et le comportement de Raspoutine étaient plus répugnants qu'attirants. A l'origine de son pouvoir et de la fascination qu'il exerça jusque sur des milieux de la haute aristocratie russe, normalement inaccessibles à un paysan sale et primitif, il y avait une influence d'un autre ordre, génétiquement reliée, du moins en partie, aux expériences des Khlystis et fondée probablement, aussi, sur ses prédispositions exceptionnelles. Abstraction faite de cette fascination exercée, on retrouve une certaine fidélité, chez Raspoutine, aux techniques des Khlystis : il utilisait souvent la danse, considérée par lui comme la partie d'un tout qui culminait dans l'étreinte sexuelle ; il avait une prédilection particulière pour la musique tzigane, qui, lorsqu'elle est authentique, fait partie des rares musiques conservant encore une dimension frénétique et élémentaire. On rapporte que les femmes avec qui Raspoutine dansait, les ayant jugées dignes d'accomplir le rite avec lui, « avaient effectivement l'impression de participer à l'influence mystique, dont le staretz avait souvent parlé ». Le rythme devenant de plus en plus frénétique, on observait comment « le visage de la danseuse s'enflammait, comment son regard se voilait peu à peu, comment ses paupières se faisaient lourdes et, à la fin, se fermaient ». Alors le staretz emportait la femme pratiquement sans connaissance pour s'unir à elle. Généralement, le souvenir que les femmes conservaient de ce qui arrivait ensuite, était celui d'une extase quasi mystique. Certaines, cependant, en retirèrent un sentiment d'horreur profonde, et l'on compte même un cas de demi-folie comme résultat '". Mais, en fonction de ce que nous avons déjà dit, ce double effet possible apparaît logique. »

Julius Evola, La Métaphysique du sexe.

Note : Une société secrète orchestrait la carrière de gourou de Raspoutine à la cour impériale.


La Métaphysique du sexe

Initialement paru en 1958, Métaphysique du sexe est un livre singulièrement intemporel qui n'a pas d'équivalent à notre époque. Il a pour objet l'étude de ce que signifient, d'un point de vue absolu, les sexes et les relations entre les sexes. Il vise aussi à cerner tout ce qui, dans l'expérience amoureuse, mène à un changement de niveau de la conscience ordinaire et à un certain dépassement des conditionnements du Moi individuel. Pour l'auteur, les potentialités les plus élevées de l'eros sont passées, à l'époque moderne, par suite d'une régression et comme par atrophie, à l'état latent. Il s'agit de les redécouvrir, notamment pas l'analyse des expressions constantes du langage des amants et des formes récurrentes de leur comportement.

S'appuyant sur l'ontologie et l'anthropologie " traditionnelles ", Evola affirme que les sexes existent d'abord en tant que principes transcendants, antérieurs et supérieurs à l'humain. La clé du sens ultime de l'eros doit donc être cherchée dans l'univers du mythe, du sacré, des hiérogamies, et la psychologie de l'éternel masculin et de l'éternel féminin ne s'explique qu'à la lumière de l'ontologie. A travers l'eros se manifeste le besoin irrépressible de l'homme d'échapper à sa finitude, comme l'enseignent le mythe de l'androgyne et celui de Poros et de Pénia. En reprenant conscience de la primordialité métaphysique du sexe, l'homme occidental pourra sortir de ses bas-fonds psychiques et spirituels, où c'est le fait même d'être homme ou femme qui est destiné à s'effacer.

Cette nouvelle traduction intégrale comprend un appendice sur l'homosexualité et un index des auteurs cités, qui ne figuraient pas dans les éditions précédentes.

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