Saturday, January 21, 2012

La vierge rouge





Le système n'a de cesse de mettre en avant des célébrités, des icônes devant lesquelles chacun doit s'incliner. Des intellectuels, politiques, écrivains, sportifs, artistes participent volontiers à la mécanique médiatique qui infantilise la population pour mieux la contrôler.

Pour trouver une véritable figure de proue de la démocratie, il faut remonter loin dans l'histoire du peuple français.

Louise Michel naquit le 29 mai 1830 à Vroncourt-la-Côte (Haute-Marne).

« Fille naturelle d'un châtelain et d'une servante, dans la Haute-Marne, elle devient institutrice. À Paris, à partir de 1865, elle se lance dans l'action aussitôt que la Commune est déclarée. Amoureuse de Théophile Ferré, l'un des plus intransigeants Communards, elle secourt les blessés, fait feu sur les barricades, signe des articles dans Le Cri du peuple (sous le pseudonyme d'Enjolras). En réalité, elle ne joue aucun rôle important pendant la Commune. C'est son procès à Versailles, en décembre 1871, où elle est théâtralement vêtue en veuve (veuve de Ferré, fusillé), un voile de crêpe sur le visage, qui la fait entrer dans la légende. Victor Hugo lui consacre un poème : Viro Major.

Déportée en Nouvelle-Calédonie, elle s'affirme anarchiste. Elle avait sans doute été anarchiste d'instinct pendant la Commune, mais dans l'exil, elle va devenir anarchiste consciente.

«Il fallait regarder en face l'échec de la Commune, écrit-elle. Et c'est durant ce voyage que je suis devenue anarchiste. J'avais vu à l'œuvre mes amis de la Commune, si honnêtes qu'en craignant d'être terribles, ils ne furent énergiques que pour jeter leurs vies. J'en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir sont aussi incapables que les malhonnêtes sont nuisibles. Il est donc impossible que la liberté s'allie jamais avec un pouvoir quelconque.

«Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c'eût été la Commune, composée d'hommes d'intelligence, de courage, d'une incroyable honnêteté [...]. Le pouvoir, incontestablement, les annihila [...]. C'est que le pouvoir est maudit, et c'est pour cela que je suis anarchiste.»

Anarchiste, donc, pas seulement par opposition au pouvoir «bourgeois», mais en opposition à tout pouvoir, de droite ou de gauche. En Nouvelle-Calédonie, elle entreprend l'alphabétisation des Canaques, revient en France en 1880, après l'amnistie générale, et anime d'innombrables meetings. La foule afflue à ses conférences. Elle publie des poèmes et des romans. Sa célébrité est immense. On la surnomme «Jeanne d'Arc des barricades», «Prêtresse de la révolution », «Grande druidesse de l'anarchie», «Sœur de charité de la révolution». À la tête de quinze mille manifestants en 1883, elle est bientôt inculpée, avec Émile Pouget, sous le prétexte d'un pillage de boulangerie auquel elle n'a évidemment pas participé, à six années de réclusion. Graciée en 1886 par Jules Grévy, elle est en 1888 blessée à la tête d'une balle de revolver et s'emploie à excuser et à protéger son agresseur.

De 1890 à 1904, elle vit en Angleterre où elle fréquente Kropotkine et Malato.

Verlaine lui dédie une Ballade en l'honneur de Louise Michel. En 1895, elle fonde le journal Le Libertaire, avec Sébastien Faure, et la Ligue des femmes, «pour l'égalité entre les sexes». Elle y fait l'éloge du célibat et du malthusianisme.

Lorsqu'elle n'est pas en prison, la police la surveille en permanence. Affiliée à la franc-maçonnerie, son énergie est intacte malgré l'âge, mais elle se tue peu à peu en tournées de conférences épuisantes.

Séverine écrit : «Pauvre fille ! Elle est disgraciée comme la misère, décharnée comme la faim, désexuée par la douleur. On comprend, à la regarder, le drapeau triste qu'elle s'est choisi, étant elle-même un drapeau vivant, avec son maigre corps, qui fait hampe dans les plis flottants de ses vêtements noirs.»

Celle que Léon Daudet appelait «une sœur de charité en carmagnole» meurt le 9 janvier 1905 dans une pauvre chambre d'hôtel à Marseille, où l'avait menée sa tournée de conférences.

À Paris, cent vingt mille personnes accompagnent son cortège funèbre. Dans la foule, on reconnaît Sébastien Faure, Émile Pouget, Malato, Séverine et quelques survivants de la Commune : Vaillant, Camelinat, Beatrix Excoffon. »

Michel Ragon




Viro Major

Ayant vu le massacre  immense, le combat
Le peuple sur sa croix, Paris sur son grabat,
La pitié formidable était dans tes paroles.
Tu faisais ce que font les grandes âmes folles
Et, lasse de lutter, de rêver de souffrir,
Tu disais : " j'ai tué ! " car tu voulais mourir.

Tu mentais contre toi, terrible et surhumaine.
Judith la sombre juive, Aria la romaine
Eussent battu des mains pendant que tu parlais.
Tu disais aux greniers : " J'ai brûlé les palais !"
Tu glorifiait ceux qu'on écrase et qu'on foule.
Tu criais : " J'ai tué ! Qu'on me tue ! - Et la foule
Écoutait cette femme altière s'accuser.
Tu semblais envoyer au sépulcre un baiser ;
Ton œil fixe pesait sur les juges livides ;
Et tu songeais pareille aux graves Euménides.

La pâle mort était debout derrière toi.
Toute la vaste salle était pleine d'effroi.
Car le peuple saignant hait la guerre civile.
Dehors on entendait la rumeur de la ville.
Cette femme écoutait la vie aux bruits confus
D'en haut, dans l'attitude austère du refus.
Elle n'avait pas l'air de comprendre autre chose
Qu'un pilori dressé pour une apothéose ;
Et, trouvant l'affront noble et le supplice beau
Sinistre, elle hâtait le pas vers le tombeau
Les juges murmuraient : " Qu'elle meure ! C'est juste
Elle est infâme - A moins qu'elle ne soit Auguste "
Disait leur conscience. Et les jugent, pensifs
Devant oui, devant non, comme entre deux récifs
Hésitaient, regardant la sévère coupable.

Et ceux qui, comme moi, te savent incapable
De tout ce qui n'est pas héroïsme et vertu,
Qui savent que si l'on te disait : " D’où viens tu ? "
Tu répondrais : " Je viens de la nuit ou l'on souffre ;
Oui, je sors du devoir dont vous faites un gouffre !
Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux,
Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs donnés à tous,
Ton oubli de toi-même à secourir les autres,
Ta parole semblable  aux flammes des apôtres ;
Ceux qui savent le toit sans feu, sans air, sans pain
Le lit de sangle avec la table de sapin
Ta bonté, ta fierté de femme populaire.
L'âpre attendrissement qui dors sous ta colère

Ton long regard de haine à tous les inhumains
Et les pieds des enfants réchauffés dans tes mains ;
Ceux-la, femme, devant ta majesté farouche
Méditaient, et malgré l'amer pli de ta bouche
Malgré le maudisseur qui, s'acharnant sur toi
Te jetai tout les cris indignés de la loi
Malgré ta voix fatale et haute qui t'accuse
Voyaient resplendir l'ange à travers la méduse.

Tu fus haute, et semblas étrange en ces débats ;
Car, chétifs comme tous les vivants d'ici-bas,
Rien ne les trouble plus que deux âmes mêlées
Que le divin chaos des choses étoilées
Aperçu tout au fond d'un  grand cœur inclément
Et qu'un rayonnement vu dans un flamboiement.

Victor Hugo, 1871



Louise Michel

Qui est Louise Michel ? Une inclassable qui inventa quelques-unes des formules les plus galvaudées, après elle, de l'anarchisme : " Le pouvoir est maudit. " Ce pouvoir, qui s'exprime aussi dans l'exercice d'une sexualité à laquelle il est d'usage de considérer que Louise -Michel se déroba. Louise Michel n'est pas Emma Goldman qui força le respect de ses compagnons, sans se complaire dans la secondaire position de l'épouse, ni dans le nihilisme de son illustre prédécesseuse. Diane chasseresse, Louise Michel a choisi tard son devenir. Le jour où la contre-révolution fusilla Théo Ferré et la plongea dans ce deuil des sens dont elle ne sortit pas. Alors, le costume de la femme guerrière, qu'elle avait déjà endossé du vivant de Théo Ferré, déguisée en garde national et grisée de l'odeur des poudres sur les barricades - " Oui barbare que je suis, j'aime le canon, l'odeur de la poudre, la mitraille dans l'air. " -, elle qui s'entraîna au tir avant la Commune, Louise Michel ne le quitta plus. On ne manqua pas de la comparer à Jeanne d'Arc. Une combattante ne peut qu'être une vierge. Toutes les effigies de femmes armées de l'histoire moderne sont des vierges habillées en homme. La guerre ou le sexe.
Et l'on croit tout savoir sur Louise Michel...






Louise Michel la rebelle






Dessin :
Tardi, Le cri du peuple.

1 comment:

  1. Tout à fait passionnant, merci, j'envoie le lien vers ce blog à mon neveu de 17 ans passionné d'histoire! Catherine

    ReplyDelete

Note: Only a member of this blog may post a comment.