Saturday, December 31, 2011

Le yoga traditionnel





Jean Louis Bernard, auteur spiritualiste, ésotériste réputé et fin connaisseur du yoga des derviches et du tantrisme, propose une définition traditionnelle du yoga et n'hésite pas à déclarer : « Le maître qui se laisse déifier est toujours un faux maître ». Très éloigné du spiritualisme mercantile et racoleur d'aujourd'hui, le texte signale les principaux dangers inhérents à la pratique yogique.

Le yoga, du sanscrit « yuj », joindre – même origine que « joug » – est une ascèse qui vise à créer une union consciente entre le yogi et Dieu, à soumettre ses divers états d'existence (dont le mot) à son esprit. Il se placera en somme sous le joug divin ! Dans l'Inde très antique, le yoga réalisait de hauts états de conscience que l'évolution régressive, valable aussi pour l'Inde, n'autorise plus qu'exceptionnellement. La « matérialisation » de l'humanité a endormi les chakras et stoppé certaines glandes endocrines qui sont des clefs psychosomatiques. En Occident, le yoga ne dépasse pas le niveau d'une éducation physique (la meilleure)

Le yoga s'accompagne d'une introspection : le sujet doit découvrir sa nature profonde, en grande partie inconsciente ; il ne pourra saisir le divin qu'à travers elle, c'est-à-dire d'abord à travers son double. La stagnation du yoga en Occident est à imputer à l'oubli de cette évidence ; on y commet une erreur typiquement occidentale en faisant reposer sur le moi seul toute l'équation psychosomatique et spirituelle. La notion de double, les maîtres hindous l'expriment indirectement par leur notion de « dharma », c'est-à-dire la nature cachée de l'individu, son destin, sa mission éventuelle. Pour dégager en soi le double, porteur du dharma, l'hermétisme oblige le moi à s'effacer – par la pratique de l'a-penser et du mentalisme.

Le maître hindou Shri Aurobindo codifia le yoga millénaire à l'usage des Occidentaux, au sein de son « ashram » (communauté) de Pondichéry. En Occident, maître signifie professeur, celui qui transmet une technique. En Orient, le personnage doit de surcroît posséder des qualifications psychiques : il doit être à même d'aimanter vers lui le transfert des résidus psychiques de son élève ; car toute effervescence de l'âme les multiplie. En cas de non-projection de cette « vase vibratoire », de dangereuses névroses germeront spontanément, sclérosant le psychisme de l'élève – la moins nocive étant la mythomanie. Un maître qualifié « brûlera » ces résidus sur son propre organisme par le jeu dé certaines énergies que le yoga aura éveillées et canalisées en lui. Il disposera aussi des vrais diplômes du yoga qui ne sont pas un vain parchemin, mais les pouvoirs paranormaux, au moins l'intuition et la voyance qui l'autoriseront à « voir » l'état réel de son élève. Le maître aidera l'élève à se prendre en main par le mental et à pratiquer les exercices (postures, respiration contrôlée) ; il le poussera vers une autonomie croissante, sachant bien — s'il est honnête! — que seules comptent sa faculté de transfert et son expérience pratique ; pour le reste, il ne sera que professeur et surveillant. Le vrai maître personnel est le double. Dans l'initiation égyptienne, il n'y avait du reste pas de maître extérieur, corporel, l'initié était formé par son double, en certains cas spéciaux de sommeil, ceux-ci favorisés par l'ambiance d'un temple. Le maître qui se laisse déifier est toujours un faux maître !

Le yoga « implique une réunion, écrit le lama Kazi Dawa Samdup, un couplage de la nature humaine inférieure avec la nature plus élevée ou divine, afin que la supérieure puisse diriger l'inférieure, et cette condition doit être obtenue par le contrôle du processus mental. Tant que le champ de l'esprit est occupé par des formes, pensées ou raisonnements, nés de ce concept faux (qui domine l'humanité) que les phénomènes et les apparences sont réels, il existe un état d'obscurité mentale, appelé ignorance. » Et précisons que le véritable « mental » relève de l'inconscient, non du conscient. En cours de yoga, il y aura lutte de la nature inférieure (composée de plusieurs entités) avec la nature supérieure. Et cette lutte s'intensifiera, dès qu'aura été stimulé le chakra suprême (sommet du crâne) = lien télépathique possible avec le centre-Dieu suprême (que les Égyptiens appelaient Amon). Son activation prématurée risque de perturber le cerveau.

Les vrais problèmes du yoga ne sont ni les difficiles postures, ni la respiration différemment rythmée — double éducation physique qui doit soumettre le corps à l'esprit. Ces vrais problèmes s'étagent comme suit :

Il faut une mentalité mystique, même sans religion précise ! Le mieux, pour l'élève est de construire ou reconstruire lui-même la religion qui correspond à sa nature profonde, mais en fonction de l'expérience du yoga. « Quand un être me cherche dans la sincérité de son cœur, dit le dieu Shiva, je fais que sa religion soit juste ! » Sans une nature mystique, l'être humain n'est que machine. Le yoga n'aboutirait qu'à le mécaniser davantage. Il ne supporterait pas le dynamisme de ses chakras, de celui du cœur notamment. On cite le cas de ce professeur d'éducation physique, recyclé en maître de yoga, qui mourut de crise cardiaque, dès que fut stimulé son chakra du cœur. Il faut apprendre à interpréter ses rêves, non en fonction d'une école à idéologie, mais en découvrant son propre symbolisme. Partir de la méthode de Jung. Il n'y a pas d'autre moyen de se contacter soi-même, c'est-à-dire de pénétrer son inconscient, donc de toucher ses autres états d'existence. Dès que l'élève s'intéresse à ses rêves, la nature de ceux-ci change : son double tendra aussitôt à communiquer avec lui par des « messages » courts, que l'ombre cherchera à intercepter et compliquer. Or, trouver le double c'est trouver le maître !

Il faut pratiquer l'a-penser et le mentalisme en plus des exercices directs. La pensée, devenue outil, sera l'agent de métamorphoses psycho-biologiques touchant jusqu'aux glandes endocrines. Les écoles hindouistes préconisent la fixation mentale sur un symbole ou la concentration sur un chakra (pratique risquée, celui-ci peut « entrer en éruption » à contretemps). Les Tibétains conseillent l'a-penser (le vide mental), valable surtout pour l'homme. Ces exercices mentaux doivent se pratiquer dans la relaxation totale ou avec les postures.

Le rythme de la respiration ne s'improvise pas (danger). Les instructions du maître seront respectées à la lettre. A défaut, on consultera un médecin. De tous nos circuits d'énergie, la respiration est le seul qu'il soit possible de contrôler et conduire ; un autre circuit peut, à la rigueur, être soumis à la volonté, celui de l'énergie érotique. Pour cette raison existent deux types fondamentaux de yoga — le second étant le tantrisme. Yoga signifiant aussi métamorphose, celle-ci ne se fera qu'en prenant appui sur une énergie précise : prâna dans le premier cas, le fluide érotique dans le second. Prâna (en sanscrit = souffle de vie) est une vitalité diffuse, de source solaire, que nous absorbons avec l'air. Miraculeux, prâna peut reconstruire un organe déficient et accélérer la croissance des chakras. Certains maîtres conseillent de retenir l'air inspiré, si les battements du cœur n'en sont pas modifiés. Quelques-uns préconisent le régime « équilatéral », c'est-à-dire un temps pour les trois actes (aspiration, rétention, expiration), ces actes devant être lents. On pourra, par la simple volonté imaginative, concentrer prâna sur l'un ou l'autre point déficient du corps.

Il faut trouver sa posture idéale, celle qui fait oublier le corps sans le déformer et ramène l'être à son seul dynamisme mental et respiratoire. Le mieux est de fréquenter un cours de yoga et d'y profiter des techniques de l'Inde.

Quant au régime alimentaire et sexuel, il donne lieu à controverse. Les excès sont également nocifs. La sagesse recommande de ne pas rompre inconsidérément avec le régime alimentaire de nos ancêtres. L'abstinence totale de viande peut aboutir à une auto-castration quant à l'agressivité, celle-ci étant nécessaire dans la lutte pour la vie. Les vapeurs d'alcool « paralysent » le psychisme (mais un petit verre d'alcool après un bon repas est tout de même recommandé par les Japonais parce qu'il dégage l'esprit que « paralyse » la digestion — comme par homéopathie). Le vin détend le psychisme (les buveurs de vin ne sont jamais fanatiques) ; la bière agissant favorablement sur le teint, agit de même sur le psychisme (à cause d'un rapport existant entre l'un et l'autre). La viande de chasse paraît toxique pour le psychisme — comme si elle contenait la haine et l'effroi de l'animal traqué ! Les pratiquants stricts du yoga abandonnent en général toute viande, sauf le poisson et la volaille; ils prétendent que la viande « animalise » l'âme... Mais l'ascétisme engendre l'orgueil et l'intolérance. Le mieux est de pratiquer l'alternance en « brisant » de temps en temps son rythme alimentaire. Ne jamais se singulariser à ce propos, au milieu d'amis non pratiquants ! Quant à la chasteté systématique, elle produit des « castrats » ou des hypocrites, sauf exceptions rares ! L'acte sexuel brûle à sa façon les résidus psychiques, dégageant le psychisme ; sur ce point, Freud avait raison. Mais l'abus de la sexualité engendre l'obsession...

Jean Louis Bernard


Le yoga & France Inter

Selon Jean Louis Bernard, sans véritable spiritualité, le yoga n'aboutira qu'à mécaniser d'avantage l'être humain. Est-ce pour cette raison que France Inter fait insidieusement la promotion du yoga ?

Le 1er Janvier 2012, la radio de service public, qui est en réalité au service de l'oligarchie au pouvoir, revient sur le yoga dans l'émission « Interception » animée par Sophie Bécherel. Quelques semaines auparavant, le 5 décembre 2011, l'émission de Guillaume Erner s'intitulait : « Choisir son maître yoga »


Yoga, esprit de corps :
http://www.franceinter.fr/emission-interception-yoga-esprit-de-corps

Choisir son maître yoga :
http://www.franceinter.fr/emission-service-public-choisir-son-maitre-yoga




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Trois philosophes





A l'attention des amateurs de livres de philosophie, Amazon communique régulièrement la liste des meilleures ventes.

Le livre de Michel Onfray, "L'ordre libertaire : La vie philosophique d'Albert Camus", figure en bonne place.

L'ordre libertaire
La vie philosophique d'Albert Camus

Albert Camus écrivait en 1953 dans ses Carnets : « Je demande une seule chose, et je la demande humblement, bien que je sache qu’elle est exorbitante : être lu avec attention. » Pour lui rendre justice, croiser sa pensée et son existence, saluer une vie philosophique exemplaire, j’ai souhaité écrire ce livre après l’avoir lu avec attention.» (M. Onfray)

Pour mettre fin à une légende fabriquée de toutes pièces par Sartre et les siens, celle d’un Camus « philosophe pour classes terminales », d’un homme de gauche tiède, d’un penseur des petits Blancs pendant la guerre d’Algérie, Michel Onfray nous invite à la rencontre d’une œuvre et d’un destin exceptionnels.

Né à Alger, Albert Camus a appris la philosophie en même temps qu’il découvrait un monde auquel il est resté fidèle toute sa vie, celui des pauvres, des humiliés, des victimes. Celui de son père, ouvrier agricole mort à la guerre, celui de sa mère, femme de ménage morte aux mots mais modèle de vertu méditerranéenne : droiture, courage, sens de l’honneur, modestie, dignité.

La vie philosophique d’Albert Camus, qui fut hédoniste, libertaire, anarchiste, anticolonialiste et viscéralement hostile à tous les totalitarismes, illustre de bout en bout cette morale solaire.


Ensuite, il y a le livre d'Alain Badiou "La République de Platon" :

La République de Platon

« Cela a duré six ans. 

Pourquoi ce travail presque maniaque à partir de Platon ? C’est que c’est de lui que nous avons prioritairement besoin aujourd’hui : il a donné l’envoi à la conviction que nous gouverner dans le monde suppose qu’un accès à l’absolu nous soit ouvert. 

Je me suis donc tourné vers La République, œuvre centrale du Maître consacrée au problème de la justice, pour en faire briller la puissance 
contemporaine. Je suis parti du texte grec sur lequel je travaillais déjà avec ardeur il y a cinquante-quatre ans. 

J’ai commencé par tenter de le comprendre, totalement, dans sa langue. Je me suis acharné, je n’ai rien laissé passer ; c’était un face-à-face entre le texte et moi. Ensuite, j’ai écrit ce que délivrait en moi de pensées et de phrases la compréhension acquise du morceau de texte grec dont j’estimais être venu à bout. Peu à peu, des procédures plus générales sont apparues : complète liberté des références ; modernisation scientifique ; modernisation des images ; survol de l’Histoire ; tenue constante d’un vrai dialogue, fortement théâtralisé. Évidemment, ma propre pensée et plus généralement le contexte philosophique contemporain se sont infiltrés dans le traitement du texte de Platon, et sans doute d’autant plus quand je n’en étais pas conscient. 

Le résultat, bien qu’il ne soit jamais un oubli du texte original, pas même de ses détails, n’est cependant presque jamais une “traduction” au sens usuel. Platon est omniprésent, sans que peut-être une seule de ses phrases soit exactement restituée. J’espère être ainsi parvenu à combiner la proximité constante avec le texte original et un éloignement radical, mais auquel le texte, tel qu’il peut fonctionner aujourd’hui, confère généreusement sa légitimité. 

C’est cela, après tout, l’éternité d’un texte. »

Alain Badiou


Jean-Paul Sartre est toujours apprécié des lecteurs :


L'existentialisme est un humanisme

Avec son Être et le néant, Jean-Paul Sartre ne se doutait sans doute pas du raz de marée qu il allait générer : la philosophie devient soudainement très populaire à Paris et tout le monde ne parle plus que d'existentialisme. Les critiques fusent contre son livre, de la part des communistes lui reprochant de ne pas être assez matérialiste et des Chrétiens de trop s'y adonner. 

Un peu déboussolé, Sartre décide de tenir une conférence pour remettre les choses au point. Il a surtout peur de voir les communistes le repousser, lui qui a, pendant la guerre, été interné dans un stalag où il découvrit la solidarité : soudain, le philosophe misanthrope se découvrit humaniste et désireux de se rapprocher des communistes. 

Dans L'existentialisme est un humanisme, on assiste donc à la greffe de l'existentialisme, philosophie solitaire de l'engagement de l'homme avec l'humanisme, un humanisme kantien à dominante universelle. Pour Sartre, Dieu n'existe pas, l'homme arrive sur Terre vide de toute dimension quelconque. Il doit donc s' inventer et exister. Seul l'engagement lui donne la possibilité de prendre conscience de lui ; mais les autres sont indispensables à cela car leur regard le crée : nous dépendons de la vision que les autres ont de nous : sans elle, nous nous ignorons. Il faut donc s'engager et peser chacune de nos actions en les interrogeant d'un point de vue universel : que penserions-nous de quelqu’un agissant comme nous ? 

La philosophie existentialiste tient du courage et du dévoilement de l'être. Il s'agit de se réaliser chaque jour comme si hier ne comptait pas. La psychanalyse n'a aucune place dans la réflexion de Sartre : l'homme a une totale liberté d'être, de s'élever ou de chuter et qu'importe son milieu ou ses origines. 



Cette conférence est admirable car Sartre se fait pédagogue (elle fut prononcée devant un public entré librement et donc pas nécessairement au fait des questions philosophiques) : il évoque des réflexions passionnantes avec une facilité déconcertante. Néanmoins, on pourra reprocher, du fait de la brièveté de son propos, des développements trop rapides sur des points importants comme celui concernant la solidarité entre les Hommes dont le lien avec l' existentialisme paraît discutable. De plus, la philosophie existentialiste est fondamentalement athée et anti-déterministe, ce qui prête tout de même à discussion : si l'on n'admet pas ces présupposés (à savoir que Dieu n'existe pas et que l'Homme a tout potentiel pour s'inventer librement), il sera difficile pour le lecteur d'adhérer aux développements de Sartre.




Friday, December 30, 2011

2012, le temps de l'aventure



Calendrier maya ou pas, durant l'année 2012 il y aura des changements. La crise économique donnera-t-elle un nouvel allant à la "dictature rampante" ou, d'après le politiquement  correct, au déficit démocratique du Conseil de l'Union européenne ? Cette institution bureaucratique et technocratique, qui gouverne l'Europe sans réelle légitimité démocratique, se transformera-t-elle en véritable dictature en 2012 ? Quoi qu'il en soit, il est encore temps de vivre autrement, de partir à l'aventure...

L'aventure ! ce qui va arriver, c'est-à-dire, nous l'espérons bien, ce qui va troubler notre situation, déranger notre quiétude. Mot explosif, chargé de toute une dynamite d'imprévu, d'insolite, d'inquiétant, voire d'un périlleux qui fait agréablement frissonner. Mais aussi, certitude d'une nouveauté et peut-être d'un renouveau. Le hasard, surtout dangereux, remettant en cause notre état présent, transforme notre destin, nous offre l'occasion de faire notre mue. A nous de la saisir.

Aussi l'aventure, bien que riche en fatigues, en souffrances, en risques, est toujours tentante. Ceci pour deux raisons :

1. Elle nous divertit, en faisant craquer le cercle de nos habitudes. Après l'aventure, nous avons des chances de vivre dans des conditions tout autres que précédemment. Pendant l'aventure, nous sommes affranchis de nos soucis routiniers, nous vivons à un rythme exaltant; l'ennui, le chagrin, la peur du lendemain s'estompent. Nous avons, en vivant l'aventure, un sentiment de libération : du fait que nos habitudes, notre mode de vie sont bouleversés, nous sentons se relâcher nos liens avec le passé et les contraintes sociales, légales. Nous devenons disponibles, prêts à une existence vierge, — impression enivrante qui nous donne l'illusion que nous ne pesons plus sur terre de notre poids d'homme. Mirage, sans doute, dans la plupart des cas. Seules les grandes aventures, celles qui mettent la vie en jeu, guerre, complot, révolution libèrent intégralement ceux qui les vivent. Dans Prélude à Verdun, Jules Romains analyse la mentalité des combattants, voués à une mort presque certaine. S'ils acceptent, constate-t-il, un destin cruel, immérité, c'est par orgueil, certes, afin de ne pas se diminuer aux yeux des autres; surtout, ils ont l'impression réconfortante, tonique, de rompre avec l'être qu'ils furent, d'échapper au réseau d'obligations que la famille, la morale, la loi, les convenances, les sentiments ont tissé autour d'eux.

2. Confrontés à un état de choses inattendu, nous sommes obligés de faire un effort sur nous-mêmes, pour nous adapter à des circonstances inconnues. Si banale soit-elle — simple incident de voyage — l'aventure nous contraint à nous dépasser, en montrant présence d'esprit, souplesse, parfois courage et endurance. Bref ce qu'il y a de meilleur en nous est sollicité, mis à profit. Une fois le cap franchi, nous risquons d'être meilleurs : peut-être avons-nous été débarrassés de préventions, de craintes futiles. Nos vertus, mises à l'épreuve, se seront épanouies. Les caprices du sort ont pu nous ménager de bénéfiques contacts. En un mot l'aventure est enrichissante. Nous faisons peau neuve et notre nouvelle enveloppe est de matière plus rare. […]

L'amour de l'aventure a des interférences avec le sens exotique, le désir d'évasion, le goût des voyages, le sentiment héroïque, et c'est normal. Au départ de l'aventure, quelle qu'elle soit, il y a toujours un besoin de changement. «Le pirate, écrit Gilbert Lapouge, est un homme qui n'est pas content. L'espace que lui allouent la société ou les dieux lui paraît étroit, nauséabond, inconfortable. Il s'en accommode quelques brèves années et puis il dit « pouce », il refuse de jouer le jeu. Il fait son baluchon... » Tous les aventuriers ne sont pas des pirates, mais ils veulent changer d'horizon. Le mouvement leur est imposé : déplacement corporel en général; quelquefois divagation de l'esprit, errance dans le monde du rêve ou des chimères. Certes les sages résistent à cette quadruple tentation ils s'accommodent de leur sort, ils démystifient l'héroïsme, ils vivent en plein accord avec eux-mêmes, ils restent en place. Diogène dans son tonneau, Montaigne en sa librairie, Pascal dans sa chambre, La Fontaine dans ses parcs... L'immobilité, c'est le remède efficace contre le désir de tenter l'aventure, d'aller « ailleurs », afin de connaître une existence plus comblée, de cueillir l'immortalité de la gloire. Certes, tous ceux qui ne sont pas des sages, et qui s'agitent, ne sont pas des aventuriers. Il s'en faut de beaucoup. La plupart restent cramponnés à leur bureau, à leur pré, à leur usine, à leur école, se contentant de grommeler et de rêver à l'aventure. Seule une mobilisation générale ou un cataclysme, leur forçant la main, les pousse à partir. L'aventurier authentique, non mobilisé, est un homme qui se meut librement : on ne court pas l'aventure sur place. Un environnement habituel, une façon de vivre monotone, des visages trop connus érodent les passions primaires, seul levain de l'esprit d'aventure.

Roger Mathé, L'aventure d'Hérodote à Malraux.




Thursday, December 29, 2011

Rififi confraternel



Qui a dit ?

« Voici le fondement de la critique irréligieuse : L'homme fait la religion, la religion ne fait pas l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui ne s'est pas encore conquis ou bien s'est déjà reperdu. Mais l'homme n'est pas un être abstrait, retranché du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'État, la société. Cet État, cette société produisent la religion — une conscience renversée du monde — parce qu'ils constituent un monde absurde. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur [en fr.] spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. Elle est la réalisation fantastique de la nature humaine, parce que la nature humaine n'a pas de réalité véritable. Lutter contre la religion c'est, par conséquent, lutter indirectement contre le monde dont la religion est l'arôme spirituel.

La misère religieuse est à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre cette misère. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit d'une existence sans esprit. Elle est l'opium du peuple.

L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel. Exiger que le peuple renonce à ses illusions sur sa condition, c'est exiger qu'il abandonne une condition qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc virtuellement la critique de la vallée de larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui ornent nos chaînes non pas pour que l'homme porte ses chaînes prosaïques et désolantes, mais pour qu'il secoue ses chaînes et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désabuse l'homme afin qu'il pense, agisse, crée sa réalité comme un homme désabusé, parvenu à la raison, afin qu'il se meuve autour de son véritable soleil, c'est-à-dire autour de lui-même. La religion n'est que le soleil illusoire qui se meut autour de l'homme, aussi longtemps que celui-ci ne se meut pas autour de lui-même.

C'est donc la mission de l'histoire, une fois que l'au-delà de la vérité s'est évanoui, d'établir la vérité de l'ici-bas. La première tâche de la philosophie, qui est au service de l'histoire, consiste — une fois démasquée l'apparence sacrée de l'autoaliénation humaine — à démasquer cette autoaliénation sous ses apparences profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »

L'auteur de ces lignes est Karl Marx (1844).

Le balai de la Nativité

Le spectacle des religieux chrétiens orthodoxes se battant à coups de balai dans la basilique de la Nativité à Bethléem ne dément pas Marx et démontre que la religion n'apporte pas grand chose à l'humanité.


Du rififi chez les bouddhistes

Les pratiques religieuses, comme l'hésychasme des chrétiens orthodoxes ou la méditation des bouddhistes, ne rendent pas l'homme meilleur. Des clercs, grands méditants ou adeptes de la prétendue tranquillité de l'âme (hêsychia), deviennent très agressifs quand leurs intérêts financiers sont menacés. Le contrôle d'un centre religieux rentable suscite toujours d'obscures cabales qui dégénèrent fréquemment en rixes.

Après la mort de Ranjung Rigpe Dorje, le XVIe Karmapa, la bêtise religieuse se transforma en haine quand la secte Kagyu du lamaïsme se retrouva avec deux jeunes prétendants au trône des Karmapas. Les régents des candidats, Situ Rinpoché et Shamar Rinpoché, sont nommés Sébu et Balibar par Marc Bosche qui, dans son livre « Nirvana », narre une des plus grotesques batailles de moines bouddhistes  :

« La foule avait pris fait et cause selon ses affinités avec la faction qu'elle soutenait : Sébu ou Balibar. Un pugilat se déroulait désormais au pied du trône, dans les parfums délicats d'encens qui flottaient. Le soleil jouait sur ces volutes qui s'élevaient, paisibles, comme au premier matin du monde.

Les moines de l'opération « liberté diamantine » faisaient usage de leurs longues cannes de buis, virevoltant comme des tigres. Semblant s'élever dans les airs, ils bondissaient d'une impulsion sur les estrades, s'en servant comme de marchepieds, d'où ils pouvaient rosser les autres d'importance.

Une ZIL 117 assemblée dans l'ex. Union Soviétique attendait heureusement Karmatchup, moteur ralenti. On y mit le chérubin, tout tremblant. Un déluge de piments, de tomates trop mûres et d’œufs crus commença de pleuvoir sur la longue décapotable noire qui ressembla bientôt à une pizza trop grillée. À l'intérieur, le jeune garçon pleurait. L'antédiluvienne Zavod Imeni Lenina ([Rus], Usine Automobile Lénine) s'échappa dans le crissement strident de ses pneus à flancs blancs.

Mais le groupe de Balibar, en tenues cérémonielles, devait battre en retraite au Karmatchup Intercultural Religious Institute, son dernier bastion. Les moulinets de badine des jeunes moines de Sébu les poursuivaient. Dans cette danse, les robes rouges et les châles safran volaient gracieusement, comme des drapeaux à prière que le vent du mont Kailash déploie au printemps...

Pourchassés, les fidèles de Balibar parvinrent in extremis au bâtiment du KIR!. Là, ils entreprirent d'en clore les issues, et d'y poster des sentinelles. Ils célébrèrent un rituel de « protection maximale », avec la visualisation la plus redoutée : celle de la licence totale. En ces instants, les adeptes retranchés prirent la permission de faire usage de toutes les images à leur convenance pour tenter d'atteindre leurs ennemis, les moines de Sébu. Certains imaginèrent donc qu'ils utilisaient des armes à feu, et qu'ils déchiquetaient leurs agresseurs. D'autres visualisaient un déluge de flammes, des explosions de bombes dévastatrices, ou encore des armées de terribles monstres à leur service. La créativité de la colère était mise au service de l'idéal d'une sérénité universelle : le nirvana.

Les tambours battaient au KIRI. Leur martèlement se mêlait au gémissement des trompes d'os — fémurs humains évidés. Les moines de Sébu ne semblaient pas affectés par ces agressions imperceptibles qui étaient en ces instants projetées vers eux. Leur groupe s'était réparti en deux unités d'assaut. Une puissante horde avait entrepris de défoncer la grande porte d'entrée du KIRI. L'autre bataillon escaladait à mains nues le bâtiment, afin de tenter l'incursion par les vasistas.

Le vantail s'effondra dans un fracas de tonnerre. Les moines soldats, comme un seul homme, s'engouffrèrent dans le sanctuaire si convoité, éclairé de manière miraculeuse par les lampes à beurre des autels, leurs châles flottant dans l'ombre sacrée, comme une traînée de pourpre. Ils durent faire face à des dévots combatifs, car débordants d'une indignation qui multipliait leur force. Simultanément, la troupe surgissait à l'improviste par les fenêtres, ses moines atterrissant souplement sur les tables d'autels où attendaient les offrandes de victuailles. Se saisissant des cheese-cakes frais ([angl.], gâteau au fromage blanc), les attaquants lançaient ces projectiles improvisés sur les adeptes survoltés de Balibar. Ces malheureux, tartés au fromage blanc, étaient ensuite copieusement aspergés de brandy rituel, avant de recevoir la brossée. La mine enfarinée, leurs robes trempées d'alcool, ils se battaient comme des chiffonniers, avec l'énergie que donne le désespoir. Ils ne cédaient que centimètre après centimètre les travées où souriaient imperceptiblement, et d'un air entendu, les bouddhas dorés des vitrines. Ils défendaient donc leur terrain pied à pied, et prenaient courageusement ces grands coups de verges sans se plaindre... »

Marc Bosche, Nirvana.



Wednesday, December 28, 2011

Les contes pour enfants malpolis





J'ai trouvé, au cours de mon enquête (Les gros mots des enfants), une remarquable pérennité des thèmes, des variantes, et même du vocabulaire employés. Concrètement, je connaissais la majorité des mots, histoires ou comptines proposés par les enfants d'aujourd'hui. Cela semble largement confirmé par les références historiques proposées dans le livre de Gaignebet (Le Folklore obscène des enfants) Celui-ci s'appuie en particulier sur un ouvrage de Van Gennep, qui prend sa documentation à partir de 1937, ainsi que sur une enquête de Baucomont, datée de 1931. Il va même chercher des textes beaucoup plus avant dans l'histoire, jusqu'au XVIe siècle et en deçà. Or on s'aperçoit, à travers les sources les plus anciennes, que les thèmes du folklore enfantin demeurent étonnamment stables : le pet, le loup, la merde. En fin de compte, ce n'est d'ailleurs pas si étonnant que ça, si on considère la place de la fantasmatique anale dans la structuration de la personnalité.

A coup sûr, les parents et grands-parents d'aujourd'hui ont chanté les mêmes choses que leurs rejetons, et s'ils l'ont oublié c'est parce qu'ils ne veulent pas s'en souvenir, pour des raisons évidentes de dénégation pédagogique.

On perçoit cependant quelques légers glissements que je voudrais souligner, pour proposer quelques hypothèses explicatives. Ne m'appuyant pas sur une étude approfondie de textes, je formule seulement mes cogitations, et je prie qu'on ne s'offusque pas si elles se révèlent simplettes aux yeux des spécialistes.
Il y avait jadis une participation beaucoup plus grande des enfants à la vie de la communauté adulte, comme on le voit particulièrement à l'occasion des grandes festivités, dont les origines païennes sont d'ailleurs assez claires (carnaval, fête de la Saint-Jean, etc.). Le jeu de « pet en gueulle », par exemple, que Gaignebet repère dans Rabelais (Gargantua, chap. XXII) ne produisait ni censure ni dénégation de la part des adultes, comme le prouve une abondante iconographie. Les enfants jouaient à péter, et les adultes aussi !

La prééminence du rôle du loup, qui semble nettement décroître dans le folklore actuel, tient sans doute à l'évolution des conditions culturelles. Non pas tant à la disparition réelle des loups dans nos régions, alors qu'il était dangereusement présent dans les campagnes jusqu'au siècle dernier, qu'à la disparition des contes le mettant en scène.

Ou, plus exactement, ce qui a disparu récemment, c'est la fonction des grands-pères raconteurs d'histoires à toute la maisonnée, remplacés par la toute-puissance abêtissante de la télévision. Il y a des histoires de loup dans mes souvenirs d'enfance ; je n'en ai pas trouvé chez les enfants d'aujourd'hui.

Contrairement à l'opinion courante actuelle, les contes « pour enfants » ne s'adressaient nullement à ceux-ci de manière spécifique, mais bien à l'ensemble de la communauté familiale, parents et autres adultes compris. La fantasmatique à l'œuvre n'était donc absolument pas cloisonnée, et les mêmes sujets faisaient rire petits et grands. On en voit une illustration dans le film italien L'Arbre aux sabots, où la vie paysanne réunit à la veillée toutes les familles du village, qui écoutent avec délices des contes effrayants.

N'oublions pas non plus que le travail de Perrault, qui a consisté à mettre par écrit toute une littérature populaire orale, n'est pas adressé aux enfants en tant que tels. Le Petit Chaperon rouge est explicitement destiné, par l'auteur, aux jeunes filles en âge de se marier, pour qu'elles ne se laissent pas séduire par n'importe quel rôdeur. Nous en sommes loin, dans les versions modernes ! Cela pour dire que les interprétations actuelles, y compris celle de Bettelheim qui prétend parler en psychanalyste (Psychanalyse des contes de fée), sont radicalement fausses. Appuyées sur la notion historiquement aberrante d'un message moral adressé aux enfants, elles oublient dans le même mouvement le contexte imaginaire sur lequel s'appuyaient les contes, et qui concernait les vieux comme les jeunes.

Prenons l'histoire des Trois Petits Cochons. Bettelheim prétend que la leçon en est la prééminence du principe de réalité sur le principe de plaisir : le petit cochon qui construit sa maison en pierre, au prix d'un dur travail, résistera au loup. Alors que les deux autres, qui ont bâti la leur à la hâte et sans réfléchir, en s'amusant, sont mangés. Conclusion : faut être sérieux dans la vie, et ne pas penser qu'à rigoler. Manque de chance, c'est archifaux... tout simplement parce que l'histoire originelle est complètement différente. Si Bettelheim y avait regardé de plus près, il se serait aperçu que le principe de plaisir et le principe de réalité n'ont rien à voir dans l'affaire. Tout tourne autour du pet : fantasme d'absorption/défécation, extrêmement répandu dans la tradition orale, et où le loup tient une place de premier choix, comme avaleur universel, et péteur-chieur. On retrouve d'ailleurs de nombreux exemples, chez Gaignebet, de loup qui pète et qui chie.

Pour revenir aux Trois Petits Cochons, dans les versions anciennes, le loup PETE sur les maisons, et il les détruit toutes les trois. Ensuite, il rend les petits cochons, également EN PETANT. C'est donc sur un contresens énorme que se fonde « l'interprétation » de Bettelheim. En réalité, ce conte comme beaucoup d'autres ne met pas l'accent sur l'opposition plaisir/réalité, mais bien sur une AUTRE REALITE DU PLAISIR, à dimension fortement marquée socio-historiquement : le plaisir de bouffer, et le plaisir de péter, signe qu'on a bien bouffé.

Voilà pourquoi on trouve souvent, dans les histoires, une polarité de la tête et du cul ; cela ne tient pas seulement à une similitude de forme.
Patrick Boumard



Les gros mots des enfants

Les gros mots : interdit d'en prononcer dans la famille ; interdit aussi dans la salle de classe. Les petits enfants ne disent-ils pas de gros mots ? Les adultes, parents et pédagogues, répondront sans doute qu'ils n'utilisent pas «ces mots-là». Et pourtant, si l'on se donne la peine de les écouter, on entend tout autre chose : les enfants, même les tout-petits, adorent dire des gros mots.

Après avoir laissé parler des mômes de 3 à 8 ans, Patrick Boumard montre que l'usage des gros mots est général, utile et même nécessaire : tous les enfants en disent, ils structurent leur personnalité en jouant — verbalement — avec la merde ; ils répondent par ce moyen collectif aux commandements et contraintes des adultes. Ce livre plein de trouvailles linguistiques est, de plus, fort drôle. Il «pète» de santé enfantine. Et le mortel sérieux des adultes et des pédagogues en prend un sacré coup. Tous les parents, tous les « profs », tous les «instits », tous ceux qui aiment les enfants et qui ne sont pas confits d'hypocrisie auront à cœur de le lire.








« Ah, ce qu'on s'marre merde de Dieu de caca boudin »

Chacun rêve plus ou moins, dans un coin de sa tête, de pouvoir faire un petit retour en enfance. J'ai vaguement l'impression d'y être plus ou moins parvenu, en suivant les sentiers rieurs qui font la trame de ce livre.

Oh ! bien sûr, quand on parle de l'enfance, on fait généralement allusion à l'innocence, à la pureté, au doux confort du cocon maternel. Le contraire des vicissitudes du réel.

Ce n'est pas du tout en ce sens que je parle de retour en arrière. J'y ai plutôt retrouvé le foisonnement, la gaieté, l'éclatement même des enfants qui se défendent remarquablement contre la grande machine à normaliser qu'on nomme éducation.

Ils font comme ils peuvent, et souvent s'en sortent mal, car l'agression est féroce et permanente ; mais du moins ils se démènent comme de beaux diables. Et je les ai admirés.

Le plaisir de jouer avec les mots, le difficile travail de la transgression, le sens de l'humour sans méchanceté, la jubilation de rouler les adultes qui n'y comprennent rien et sont toujours à côté de la plaque, c'est tout cela que les enfants m'ont donné à apercevoir. Le formidable déferlement de rires qu'occasionnent les jeux avec la merde m'a semblé infiniment riche et plein de vie.

En face de cette exubérance, j'ai trouvé bien pâles et misérables les histoires salaces des adultes. Les blagues de régiment, les obscénités tristes des cartes postales cochonnes, les plaisanteries vaseuses des phallocrates minables qui dévisagent les filles, affalés autour de leur pastis, tout ça m'a paru assez méprisable. Les obscénités des adultes sont presque toujours les projections pathologiques d'une sexualité agressive et humiliante. Et ce sont les mêmes qui sont les pères, éducateurs des mômes qu'ils s'efforcent autant qu'ils peuvent d'écrabouiller, par des insultes ou par des claques, de façon à se persuader qu'au moins dans leur famille ils sont les chefs !

Vraiment, les gros mots des petits sont bien plus rigolos, et leurs histoires plus amusantes.

Devant l'élaboration de la fantasmatique du caca boudin, indispensable à la structuration de la personnalité, on ne répond que par la répression. Dérisoire ! Mais les mioches sont plus malins : le trésor collectif de l'enfance s'accumule, hors de la vue des adultes. Toujours le même, dans tous les lieux, dans toutes les couches sociales, à travers les générations. Une sorte de mot de passe propre à la classe d'âge des petits. C'est tout cela que les adultes ont fait semblant d'oublier, et que j'ai retrouvé en écoutant les enfants — les délices des chansons, les clins d’œil des comptines. Tout y était, une génération plus tard.

Seule manquait la dimension de création : c'est sans doute trop loin, et, de toute façon, les inventions sont immédiatement réinjectées dans le groupe, devenant propriété collective. A voir les enfants poètes, j'ai ressenti comme un manque ce qui est irrémédiablement perdu : cette capacité de transformation ludique de la réalité. Je sais bien, il n'y a pas que les gros mots qui soient source d'inspiration ! Mais le pied de nez aux adultes est tellement sympathique...

Restons-en là, dans ce rêve du temps retrouvé, celui des poètes du caca boudin.

J'espère vaguement que les parents, à la lecture de ces pages édifiantes, laisseront un peu leurs enfants jouer avec les mots, comprendront qu'il leur est important de se raconter entre eux leurs blagues et leurs chansons, recevront les insultes de leur progéniture comme le signe d'une révolte, bien souvent légitime. Et peut-être même qu'ils auront envie de vivre, en participant à leurs plaisanteries, une complicité radicalement antipédagogique. En tout cas, moi, je me suis bien marré, merde de Dieu de caca boudin !  


Patrick Boumard, docteur en Sciences de l'Éducation.





Tuesday, December 27, 2011

L'enfer religieux de Claire Vajou




La spiritualité orthodoxe et sa tradition contemplative remontant aux premiers siècles de l'Orient chrétien ont fasciné Claire Vajou. Elle n'a pas douté des experts de la galéjade religieuse qui clament à tous vents :
« Succédant à la grande période christologique des Conciles œcuméniques, inspirée par l'Esprit lui-même, après la douloureuse séparation dont l'ecclésiologie latine était la cause, s'ouvre une période pneumatologique. Cette participation mystique à l'Esprit, cette mystique pneumatique commencera avant même le schisme avec Syméon le Nouveau Théologien, puis Grégoire Palamas. Au XIVe siècle, un laïc, Nicolas Cabasilas, est l'apôtre de la vie en Christ ressuscité. Se succèderont les mystiques byzantins de la Philocalie, tel Nicodème l'Hagiorite, puis les mystiques russes avec Séraphin de Sarov, les startsi, en passant par l'Athos, avec Sylvain ; enfin en Grèce les gérontes continuent à répandre autour d'eux la bienfaisante Lumière de l'Esprit. » (Renneteau & Marcadet)
« Plus c'est gros, plus ça passe », disait Joseph Goebbels, le ministre de la propagande du Reich hitlérien. Quand l'Allemagne s'enfonçait dans les ténèbres du nazisme, les flambeaux des interminables cérémonies de Nuremberg diffusaient la lugubre lumière de l'Esprit de la Race. De même, les longues cérémonies orthodoxes, les rites de la Révélation et de l'illumination sainte, illusionnent les naïfs participants. On ne se méfient jamais assez des rites. Au début de sa rencontre avec la spiritualité orthodoxe, Claire Vajou ne voyait que l'expression d'un inoffensif folklore religieux :
« La cérémonie, écrit-elle, comme toutes les cérémonies orthodoxes, fut interminable. Prêtres, diacres et enfants de chœur en chasubles dorées allaient et venaient sur l’herbe verte, brandissant cierges et encensoirs. On se serait cru dans une version d’opérette de « l’Agneau mystique » de Van Eyck. Tout cela ne faisait pas très sérieux, c’était à la fois grandiloquent et folklorique. »
Normalienne, Claire Vajou a appris à raisonner, mais cela ne la protégera pas. Elle sera irrésistiblement attirée par les lueurs de la mystérieuse christologie orthodoxe. Et, comme un papillon de nuit, elle s'y brûlera les ailes. Elle tombera dans une sorte d'esclavage volontaire, enchaînée par les illusions que l'on a fait germer dans son esprit. Durant quinze années, enfermée dans un monastère d'une île grecque, elle sera soumise à la tyrannie du religieux.
« Après quinze années d'endoctrinement, il m'est très difficile de penser par moi-même et mes références ne sont plus les vôtres. Si vous me croisiez dans la rue, vous ne m'adresseriez même pas la parole, vous me prendriez pour une fanatique islamique. De fait, je suis vêtue comme elles, tout de noir avec une robe rasant le sol ; mon voile cache le front jusqu'aux sourcils, ainsi que les joues et le menton, ne laissant paraître du visage qu'un triangle étroit : les yeux, le nez, la bouche. En Grèce, je passe inaperçue puisque depuis le v siècle, toutes les moniales orthodoxes sont vêtues ainsi. Pourquoi une fille apparemment cultivée, pas plus idiote qu'une autre, douée d'initiative et de raison, a-t-elle été pendant quinze ans incapable de s'échapper ? Cela doit vous paraître invraisemblable. Le drame est que je ne le sais pas moi-même. »
Claire Vajou






Normalienne, agrégée de lettres classiques, Claire Vajou est traductrice de russe, de grec et d'anglais. Convertie à l'orthodoxie, elle a passé quinze ans, prisonnière volontaire, dans un monastère sur une île grecque. Avant de s'en enfuir.


Le récit de Claire Vajou sur France Culture :
http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4075921
L'animateur de For intérieur, Olivier Germain-Thomas, est un propagandiste du grand système spiritualiste, toutes obédiences confondues, qui participe à l'aliénation de l'humanité. Durant l'interview, il s'efforce de ménager l'institution religieuse et feint d'ignorer que Claire Vajou s’en prend également aux couvents catholiques dont le climat névrotique serait aussi l’effet d’une sécheresse spirituelle. 




Monday, December 26, 2011

Kommune AAO (Aktion Analytische Organisation)





Des gourous ont récupéré et dévoyé les théories de Wilhelm Reich.

En 1970, Otto Mühl, peintre sculpteur, fonde en Autriche, à Friedriechshof, une communauté se réclamant de Wilhelm Reich. Le principe de base en est la lutte révolutionnaire pour la libération totale de l'homme, sexuelle, économique, sociale, par l'affranchissement des normes antérieures et la transgression des tabous.

La sexualité, parce que libre, en devient obligatoire ! Refus du couple, échanges sexuels permanents, travail en commun, enfants en commun.

Technique clé, la SD (Selbst-Darstellung « représentation de soi-même »), psychodrame sauvage en groupe et quotidien, où se déchaînent toutes les haines contre les parents, où l'on s'exerce, au propre comme au figuré, au vomissement, celui de son enfance.

La Kommune pratique un prosélytisme actif sous des dehors artistiques, entre autres théâtraux, « atelier culturel », « maison des arts et de la communication », « centre de recherche et d'expression émotionnelle », « atelier de théâtre ». Ces activités ne sont pas sans valeur, mais n'est pas à écarter le danger de rattachement à la secte mère dont le gourou Otto Mühl sera condamné en novembre 1991 à 7 ans de prison ferme pour attentat à la pudeur sur cinq fillettes, innombrables abus de pouvoir, consommation et trafic de drogue.

Annick Drogou



Otto Mühl, artiste mal engagé. 

L'exposition du peintre condamné à la prison pour viols de mineures est très contestée en Autriche. 


De la prison" au musée et au théâtre. L'Etat autrichien accorde des faveurs assez inhabituelles à l'un de ses sujets, le peintre «actionniste» (lire ci-dessous) Otto Mühl, âgé de 72 ans. Condamné pour relations sexuelles avec des jeunes filles mineures, dont l'une n'avait que 13 ans, Otto Mühl est sorti en décembre après six ans et demi de prison. Il est ce mois-ci à l'honneur de deux prestigieuses institutions de Vienne: le Burgtheater, qui l'a invité à lire ses textes, et le musée des Arts appliqués, le MAK (1), qui montre 160 de ses toiles peintes en prison. Les thèmes? Sa prison, sa rage contre l'Etat, l'Eglise ou le national-socialisme, et surtout le sexe: culs, seins, pénis surdimensionnés et scènes d'enfilage.
Pour achever de monopoliser l'attention publique, Otto Mühl est aussi en conflit avec une galerie de Vienne qui expose une série de ses oeuvres datant de la commune de Friedrichshof, qu'il avait fondée en 1972. Essai de contre-société, basé sur la propriété collective et l'amour libre, l'expérience a tourné à la terreur, au culte de la personnalité de Mühl et à l'exploitation sexuelle des enfants. Les ayants droit de la commune revendiquent aujourd'hui la propriété de 1 300 oeuvres de Mühl. Le peintre, obligé d'entretenir sept femmes dont il a eu des enfants, menace d'aller en justice pour récupérer une partie au moins de ses tableaux.
Un musée ou un théâtre d'Etat sont-ils les lieux qui conviennent pour accueillir les divagations d'un violeur d'enfants? La controverse fait évidemment rage dans les journaux autrichiens, devant le MAK ou au Burgtheater. En offrant à Mühl ses scènes les plus renommées, l'Autriche pousse un peu loin le souci de réinsertion, s'indignent ses détracteurs. L'Etat se fait complice d'une «récidive intellectuelle» proteste un lecteur dans une lettre au quotidien Täglich alles.
Défense de Mühl. Au Burgtheater, l'invitation faite à Otto Mühl a déclenché une petite insurrection interne. Le jour de la soirée consacrée à Mühl, Robert Meyer et Roman Kaminski, deux acteurs du Burgtheater ont distribué des tracts aux spectateurs à l'entrée du théâtre: «Que vont penser les victimes de l'honneur incroyable que vous faites à Otto Mühl?» Tandis que Claus Peymann, le directeur du Burgtheater, estime défendre la «liberté» de l'artiste, une bonne partie de la troupe souligne que les bordées d'injures d'Otto Mühl contre l'Etat relèvent plus du défoulement prépubère que de l'art. Pour entretenir l'indignation, Otto Mühl a accompagné son grand retour sur la scène autrichienne d'une série de propos définitifs sur la sexualité, «la chose la plus importante dans la vie». Contre la monogamie: «La relation à deux castre notre sexualité, elle est comme un célibat à deux ["] Je suis pour le mariage en groupe.» Ou contre sa condamnation: «Je pense que la justice ne devrait absolument pas se mêler de la sexualité, sauf lorsqu'il s'agit de violence, de meurtre ["]»
Musée ou théâtre n'ont pas à se prendre pour des tribunaux: Mühl a purgé sa peine, il n'est pas juste de le condamner une seconde fois, plaident ses défenseurs. Caravaggio était bien un meurtrier, Michel-Ange un faussaire et Rimbaud un trafiquant d'armes, rappellent-ils, signalant que les musées risqueraient de se vider s'il ne fallait plus exposer que les artistes irréprochables.
«Détruire des valeurs.» «Même si son art est moins intéressant, montrer Otto Mühl est important d'un point de vue biographique», estime Peter Noever, directeur du musée des Arts appliqués de Vienne, reconnaissant implicitement qu'il n'est pas bouleversé par les dernières livraisons de Mühl. «Il est intéressant de voir comment les actionnistes, partis d'un radicalisme absolu, d'un rejet de tout, ont eu du mal à voir ce qu'ils pourraient bien faire ensuite. Ça a tout de même été l'un des mouvements artistiques les plus importants en Autriche après la Seconde Guerre.» Figure de l'actionnisme dans les années 60, Otto Mühl y prônait la «destruction du tableau» pour «libérer l'art de son cadre» et fabriquer des oeuvres à partir de corps humains, nus, recouverts de substances gluantes et filmés dans leurs ébats. Avec l'âge, Mühl est revenu non seulement au tableau mais aussi à une peinture à gros traits, directe, dépouillée, presque comme une BD. «La seule chose qui compte pour moi, c'est le sujet et la forme la plus simple, la plus directe de sa représentation», affirme-t-il dans le catalogue qui accompagne l'exposition. «Etre artiste, cela veut dire détruire des valeurs.» Mais cela ne signifie pas que détruire les valeurs suffise pour faire de l'art.
(1) Museum für angewandte Kunst. Vienne. Jusqu'au 5 avril.
Source :


Interview d'Otto Mühl
(sous-titres en anglais)





« la Petite Famille (le Père et la mère) la cellule de base, est responsable de tous les maux, de tous les traumatismes. Bref de notre malheur !
Les lésions PF sont vaincues par la régression jusqu'à l'enfance. La haine contenue doit être extériorisée et, de cette manière, amollir les contraintes corporelles.
Sur le chemin vers le point zéro, il y a de temps en temps des meurtres du père et de la mère scéniques. »
Otto Mühl.




Photo, Theo Altenberg, Kommune :

Sunday, December 25, 2011

Sigmund Freud contre Wilhelm Reich



« L'histoire de la formation des idéologies montre que tout système social, de façon consciente ou non, utilise l'influence sur les enfants afin de s'enraciner dans la structure humaine. Si nous suivons ce processus d'ancrage dans son évolution de la société matriarcale à la société patriarcale, nous nous apercevons que l'éducation sexuelle est le noyau de ce processus d'influencement. Dans la société matriarcale, fondée sur l'ordre social du communisme primitif, les enfants jouissent d'une liberté sexuelle complète. Et dans la mesure même où le patriarcat se développe économiquement et socialement, nous voyons se développer une idéologie ascétique relative à l'éducation des enfants. Ce changement a pour fonction de créer une structure interne de type autoritaire au lieu de la structure antérieure non-autoritaire. Dans le matriarcat, il y a une sexualité collective des enfants, qui correspond à une vie collective en général ; c'est-à-dire que l'enfant n'est pas contraint par quelque règle à une forme de vie sexuelle prédéterminée.

La sexualité libre de l'enfant constitue une base structurale solide pour son adaptation volontaire à la collectivité et pour la discipline volontaire du travail.

Avec le développement de la famille patriarcale, la répression sexuelle chez l'enfant va croissant. Le jeu sexuel devient interdit, la masturbation punie. Le récit de Roheim sur les enfants Pitchentara montre clairement de quelle façon tragique tout le caractère de l'enfant est changé lorsque sa sexualité naturelle est réprimée. Il devient timide, plein d'appréhension, redoutant l'autorité, et développe des impulsions sexuelles non-naturelles, telles que les dispositions sadiques. Le comportement libre, non-craintif, est remplacé par l'obéissance et la dépendance. »
Wilhelm Reich, La révolution sexuelle.


« En 1931, Reich crée une Association pour une politique sexuelle prolétarienne connue sous le nom de Sexpol. Elle fédère environ quatre-vingts organisations de politiques sexuelles et regroupe dans une même structure trois cent cinquante mille membres. Reich y tient un discours assimilable à notre Planning familial : favoriser l'accès aux contraceptifs ; abolir les lois qui interdisent l'avortement ; aider à l'IVG ; promouvoir des aides financières et médicales aux femmes pendant la grossesse et l'allaitement; supprimer les distinctions entre mariés et célibataires ; bannir l'usage du mot « adultère » ; banaliser le divorce ; éradiquer la prostitution par l'éducation ; éduquer à l'hygiène sexuelle ; mettre sur pied un programme politique proposant l'épanouissement de la vie sexuelle, mais également économique; diffuser l'éducation sexuelle auprès des jeunes, puis de tous les publics ; ouvrir des centres de soins gratuits ; former des éducateurs, des médecins, des pédagogues, des travailleurs sociaux dans les domaines de l'hygiène sexuelle ; remplacer la répression policière et judiciaire des crimes sexuels par un authentique travail de prévention des causes de cette délinquance ; protéger les enfants et les adolescents des avances sexuelles des adultes.

La même année, à Düsseldorf, le premier congrès réunit vingt mille représentants. Quelques mois plus tard, Sexpol rassemble près de quarante mille membres. A chacun de ses meetings, Reich se retrouve devant deux à trois mille auditeurs. Il y investit de l'argent personnel, utilise sa voiture pour transporter le matériel, participe aux rassemblements de chômeurs, milite dans des organisations antinazies. En 1932, il crée une maison d'édition et imprime à ses frais des brochures diffusées gratuitement par ses soins. Au contraire de Freud, Reich ne tourne pas le dos à l'histoire, il évolue dans l'histoire...

On comprend combien cette position contredit radicalement la théorie pessimiste de Freud pour qui : la civilisation se crée, se nourrit, dure et perdure avec le renoncement de chacun à l'exercice libre de sa sexualité ; la libération sexuelle est inimaginable, impensable et de toute façon insouhaitable. Sur la question de la relation entre sexualité et névrose, libération de la libido et disparition des pathologies, Freud triomphe en conservateur, voire en réactionnaire ; Reich en révolutionnaire... Pour vivre malgré la pression de la société sur la sexualité, le premier propose une discrète « infidélité conjugale» (VIII, 211) pour ceux qui le peuvent (voir La Morale sexuelle « culturelle » et la nervosité moderne) et le divan comme horizon libérateur ; le second, une révolution politique — à gauche. Je souscris à cette hypothèse politique constitutive d'une psychanalyse non freudienne.

Pour sa part, pendant que Reich milite à gauche pour promouvoir la libération sexuelle et lutter concrètement contre le nazisme, Freud envoie Max Eitingon négocier avec l'émissaire de l'Institut Göring, Felix Boehm, pour que la psychanalyse puisse continuer à exister sous le régime national-socialiste ! La psychanalyse ? Plutôt : sa psychanalyse... Car Freud manifeste moins une prévention de principe contre le fascisme de Mussolini ou celui de Dollfuss, sinon le nazisme, que contre le bolchevisme (abondamment critiqué dans Malaise dans la civilisation et L'Avenir d'une illusion) : le marxisme de Reich l'insupporte, son militantisme en faveur des pauvres, des chômeurs, des ouvriers, des employés, son bénévolat, tout cela le conduit à fomenter son exclusion des instances psychanalytiques viennoises et internationales.

De plus, dans Le Caractère masochiste (1932) Reich critique la conception freudienne d'une pulsion de mort biologiquement inscrite dans les cellules et mystérieusement puissante comme une force naturelle — un «principe de nirvana » en vertu duquel le vivant tendrait à l'état d'avant le vivant, autrement dit au néant. La vie voudrait donc naturellement la mort. Reich met la pulsion de mort en relation avec les conditions de vie économiques des individus. Il oppose donc sa lecture sociologique et politique à la lecture métapsychique et phylogénétique de Freud.

La Société psychanalytique de Vienne met Reich en demeure de ne plus s'exprimer dans des assemblées de gauche. L'auteur de La Révolution sexuelle refuse et demande qu'on lui signifie cette interdiction par écrit. Les freudiens n'enverront aucune lettre. Anna Freud confie à Ernest Jones le 27 avril 1933 que son père souhaite l'éviction de Reich de l'association. Sigmund Freud lui-même écrit le 17 avril 1933 (Hitler est au pouvoir...) à l'émissaire nazi du futur Institut Giring, Felix Boehm, alors à la tête de la Société psychanalytique allemande : « Débarrassez-moi de Reich ! » Un vœu satisfait par les nazis en 1934...

Avec Wilhelm Reich, le freudo-marxisme voit le jour de cette manière : cette association de mots et d'idées annihile le pire du freudisme, son anhistorisme, et le pire du marxisme, son totalitarisme, au profit d'un inconscient inscrit dans l'histoire et d'une révolution libertaire dont l'économie ne constitue pas le fin mot. D'une part l'histoire concrète de la psyché matérielle du sujet; d'autre part l'histoire concrète de l'époque. Reich propose pour ce faire l'analyse caractérielle, un premier temps dans un mouvement qui, avec l'analyse existentielle de Binswanger, la psychanalyse concrète de Politzer et la psychanalyse existentielle de Sartre, balise un chemin pour sortir du freudisme engoncé dans son monde nouménal. Un chemin au bout duquel se trouve aujourd'hui notre proposition de psychanalyse non freudienne. »

Michel Onfray, Apostille au Crépuscule.






Écoute, Petit Homme !
Wilhelm Reich



Ils t'appellent "petit homme", "homme moyen", "homme commun" ; ils annoncent qu'une ère nouvelle s'est levée, "l'ère de l'homme moyen".

Cela, ce n'est pas toi qui le dis, petit homme ! Ce sont eux qui le disent, les vice-présidents des grandes nations, les leaders ouvriers ayant fait carrière, les fils repentis des bourgeois, les hommes d'état et les philosophes. Ils te donnent ton avenir mais ne se soucient pas de ton passé. Tu es l'héritier d'un passé horrible. Ton héritage est un diamant incandescent entre tes mains. C'est moi qui te le dis !

Un médecin, un cordonnier, un technicien, un éducateur doit connaître ses faiblesses s'il veut travailler et gagner sa vie. Depuis quelques années, tu as commencé à assumer le gouvernement de la terre. L'avenir de l'humanité dépend donc de tes pensées et de tes actes. Mais tes professeurs et tes maîtres ne te disent pas ce que tu penses et ce que tu es réellement ; personne n'ose formuler sur toi la seule critique qui te rendrait capable de prendre en main ta propre destinée. Tu n'es "libre" que dans un sens bien déterminé : libre de toute préparation à la maîtrise de ta propre vie, libre de toute autocritique.

Jamais je n'ai entendu dans ta bouche cette plainte : "Vous prétendez faire de moi mon propre maître et le maître du monde, mais vous ne me dites pas comment on peut se maîtriser, vous ne me révélez pas mes erreurs dans ma façon de faire, de penser et d'agir !"

Tu t'en remets au puissant pour qu'il exerce son autorité sur le "petit homme". Mais tu ne dis rien. Tu confies aux puissants ou aux impuissants animés des pires intentions le pouvoir de parler en ton nom. Et trop tard tu t'aperçois qu'une fois de plus on t'a trompé.

Je te comprends. D'innombrables fois je t'ai vu nu, physiquement et psychiquement, sans masque, sans carte de membre d'un parti politique, sans ta "popularité". Nu comme un nouveau-né, comme un feld-maréchal en caleçon. Tu t'es lamenté devant moi, tu as pleuré, tu m'as parlé de tes aspirations, de ton amour et de ton chagrin. Je te connais et te comprends. Je vais te dire comment tu es, petit homme, car je crois sérieusement en ton grand avenir. Il est à toi, sans doute ! Ainsi, ce qu'il faut en premier lieu, c'est te regarder toi-même. Regarde-toi comme tu es réellement. Écoute ce que te disent tes führers et tes représentants :

"Tu es un petit homme moyen !" Réfléchis bien au double sens de ces deux mots, "petit" et "moyen"...

Ne te sauve pas. Aie le courage de te regarder toi-même !

"De quel droit voulez-vous me donner une leçon ?" Je vois poindre cette question dans ton regard craintif. Je la vois sur ta bouche arrogante, petit homme ! Tu as peur de te regarder, tu as peur de la critique, petit homme, tout comme tu as peur, de la puissance qu'on le promet. Tu n'as aucune envie d'apprendre comment utiliser cette puissance. Tu n'oses pas t'imaginer que tu pourrais un jour ressentir autrement ton Moi; que tu puisses être libre et non plus comme un chien battu, franc et non plus tacticien ; que tu puisses aimer au grand jour et non plus clandestinement, à la faveur de la nuit. Tu te méprises toi-même, petit homme. Tu dis: "Qui suis-je pour avoir une opinion personnelle, pour décider de ma vie, pour déclarer que le monde m'appartient ?" Tu as raison : Qui es-tu pour être le maître de ta vie ? Je vais te dire qui tu es :

Tu te distingues par un seul trait des hommes réellement grands : le grand homme a été comme toi un petit homme, mais il a développé une qualité importante : il a appris à voir où se situait la faiblesse de sa pensée et de ses actions. Dans l'accomplissement d'une grande tâche il a appris à se rendre compte de la menace que sa petitesse et sa mesquinerie faisaient peser sur lui. Le grand homme sait quand et en quoi il est un petit homme. Le petit homme ignore qu'il est petit et il a peur d'en prendre conscience. Il dissimule sa petitesse et son étroitesse d'esprit derrière des rêves de force et de grandeur, derrière la force et la grandeur d'autres hommes. Il est fier des grands chefs de guerre, mais il n'est pas fier de lui. Il admire la pensée qu'il n'a pas conçue, au lieu d'admirer celle qu'il a conçue. Il croit d'autant plus aux choses qu'il ne les comprend pas, et il ne croit pas à la justesse des idées dont il saisit facilement le sens. (…)

Télécharger gratuitement le livre de Reich Écoute, Petit Homme !



Apostille au Crépuscule

"Socrate a raison : mieux vaut subir l'injustice que la commettre... Je n'ai donc pas répondu aux injures ayant accompagné la sortie de mon Crépuscule d'une idole, sous-titré L'affabulation freudienne, un livre accueilli par la haine d'un petit milieu et l'emballement du public qui a transformé cet ouvrage en succès de librairie. On a fait de ce gros ouvrage à peine feuilleté un "brûlot contre la psychanalyse". Or la psychanalyse freudienne n'est pas toute la psychanalyse, mais sa formule la plus universellement médiatisée...
Cette Apostille se propose d'examiner les conditions d'une psychanalyse non freudienne avant Freud, pendant lui, après lui. Avec "l'analyse psychologique" de Pierre Janet, un philosophe doublé d'un psychologue clinicien pillé, insulté et sali par Freud ; avec le "freudo-marxisme" de Wilhelm Reich persécuté par les freudiens et les marxistes ; avec la "psychologie concrète" de Georges Politzer, philosophe communiste et résistant fusillé par les nazis ; avec la "psychanalyse existentielle" de Sartre, retrouvons la voie du matérialisme psychique contre l'idéalisme de l'inconscient freudien ; restaurons le réel concret contre le déni freudien de l'histoire ; inscrivons la psychanalyse dans une logique progressiste contre le pessimisme freudien ontologiquement conservateur ; réhabilitons le corps immanent contre la parapsychologie viennoise. Cet immense chantier exige un "intellectuel collectif". ce livre pourrait en être le manifeste..."
Michel Onfray