Saturday, April 30, 2011

Le destin du monde d'après la tradition shivaïte




Alain Daniélou enseignait la musique à Bénarès. Il écrit : « Je m'étais intéressé à l’œuvre de René Guénon. Son approche sur la tradition justement, quand j'en parlais, intéressait et étonnait beaucoup les gens. Cela a donc été une forme d'approche puisque j'étais déjà, au départ, plus orthodoxe que les orthodoxes ! D'ailleurs, j'ai traduit certains textes de René Guénon en hindi pour les publier dans les revues traditionalistes. »


C'est auprès des représentants de l'ancien Shivaïsme qu'Alain Daniélou a recueilli des éléments de ce que l'on appelle la Tradition (paramparâ). Il a traduit plusieurs textes anciens qui traitent du Kali Yugä. Le crépuscule du Kali Yugä, le cycle ultime de l'humanité actuelle, a débuté en 1939 et prendra fin en 2442.


Les signes précurseurs


La période qui précède le cataclysme qui doit détruire l'espèce actuelle des humains est marquée par des désordres qui sont les signes annonciateurs de sa fin. Comme ce fut le cas des Assours, Shivä ne peut détruire que les sociétés qui se sont éloignées de leur rôle, ont transgressé la loi naturelle. Selon la théorie des cycles qui règlent l'évolution du monde, nous approchons aujourd'hui de la fin du Kali Yugä, l'âge des conflits, des guerres, des génocides, des malversations, des systèmes philosophiques et sociaux aberrants, du développement maléfique du savoir qui tombe dans des mains irresponsables. Les races, les castes se mélangent. Tout tend à se niveler et le nivellement, dans tous les domaines, est le prélude de la mort. ce processus s'accélère. Le phénomène de l'accélération est l'un des signes de la catastrophe approchante. Les Purânä décrivent les signes qui caractérisent le crépuscule du Kali Yugä.


D'après le Lingä Purânä : « Ce sont les plus bas instincts qui stimulent les hommes du Kali Yugä. Ils choisissent de préférence les idées fausses. Ils n'hésitent pas à persécuter les sages. L'envie les tourmente. La négligence, la maladie, la faim, la peur se répandent. Il y aura de graves sécheresses. Les différentes régions des pays s'opposent les unes aux autres.


Les livres sacrés ne sont plus respectés. Les hommes seront sans morale, irritables et sectaires. Dans l'âge de Kali se répandent de fausses doctrines et des écrits trompeurs.


Les gens ont peur car ils négligent les règles enseignées par les sages et n'accomplissent plus correctement les rites.


Beaucoup périront. Le nombre des princes et des agriculteurs décline graduellement. Les classes ouvrières veulent s'attribuer le pouvoir royal et partager le savoir, les repas et les lits des anciens princes. La plupart des nouveaux chefs est d'origine prolétaire. Ils pourchasseront les prêtres et les tenants du savoir.


On tuera les fœtus dans le ventre de leur mère et on assassinera les héros. Les Shudrä prétendront se comporter comme des Brahmanes et les prêtres comme des ouvriers.


Des voleurs deviendront des rois, les rois seront des voleurs.
Nombreuses seront les femmes qui auront des rapports avec plusieurs hommes.


La stabilité et l'équilibre des quatre classes de la société et des quatre âges de la vie disparaîtront. La terre produira beaucoup dans certains lieux et trop peu dans d'autres.


Les dirigeants confisqueront la propriété. Ils cesseront de protéger le peuple.


Des hommes vils qui auront acquis un certain savoir (sans avoir les vertus nécessaires à son usage) seront honorés comme des sages.


Des hommes qui ne possèdent pas les vertus des guerriers deviennent rois. Des savants seront au service d'hommes médiocres, vaniteux et haineux. Les prêtres s'aviliront en vendant les sacrements. Il y aura beaucoup de personnes déplacées, errant d'un pays à un autre. Le nombre des hommes diminuera, celui des femmes augmentera.


Les bêtes de proie seront plus violentes. Le nombre des vaches diminuera. Les hommes de bien renonceront à jouer un rôle actif.


De la nourriture déjà cuite sera mise en vente. Les livres sacrés seront vendus aux coins des rues. Les jeunes filles feront commerce de leur virginité. Le dieu des nuages sera incohérent dans la distribution des pluies. Les commerçants feront des opérations malhonnêtes. Ils seront entourés de faux philosophes prétentieux. Il y aura beaucoup de mendiants et de sans-travail. Tout le monde emploiera des mots durs et grossiers. On ne pourra se fier à personne. Les gens seront envieux. Nul ne voudra réciproquer un service rendu. La dégradation des vertus et la censure des puritains hypocrites et moralisateurs caractérisent la période de la fin du Kali. Il n'y aura plus de rois. La richesse et les moissons diminueront. Des groupes de bandits s'organiseront dans les villes et les campagnes. L'eau manquera et les fruits seront peu abondants. Ceux qui devraient assurer la protection des citoyens ne le feront pas. Nombreux seront les voleurs. Les viols seront fréquents. Beaucoup d'individus seront perfides, lubriques et risque-tout. Ils porteront les cheveux en désordre. Beaucoup d'enfants naîtront dont l'espérance de vie ne dépasse pas seize ans. Des aventuriers prendront l'apparence de moines avec la tête rasée et des vêtements orangés, des chapelets autour du cou. On volera des stocks de blé. Les voleurs voleront les voleurs. Les gens deviendront inactifs, léthargiques et sans but. Les maladies, les rats et les substances nocives les tourmenteront. Des gens affligés par la faim et la peur se réfugieront dans des « abris souterrains » (kaushikä).


Rares seront les gens qui vivront cent ans. Les textes sacrés seront adultérés. Les rites seront négligés. Les vagabonds seront nombreux dans tous les pays.


Des hérétiques s'opposeront au principe des quatre castes et des quatre stages de la vie. Des gens non qualifiés passeront pour des experts en matière de morale et de religion.


Les gens massacreront des femmes, des enfants, des vaches et se tueront les uns les autres. » (Lingä Purânä, chap. 40.)


D'après le Vishnu Purânä : « Les gens du Kali Yugä prétendront ignorer les différences des races et le caractère sacré du mariage (qui assure la continuité d'une race), la relation de maître à élève, l'importance des rites. Durant le Kali Yugä des gens de toutes origines épouseront des filles de n'importe quelle race. Les femmes deviendront indépendantes et rechercheront les beaux mâles. Elles s'orneront de coiffures extravagantes et quitteront un mari sans ressources pour un homme riche.


Elles seront minces, gourmandes, attachées au plaisir. Elles produiront trop d'enfants mais seront peu respectées. Ne s'intéressant qu'à elles-mêmes, elles seront égoïstes, leurs paroles seront perfides et trompeuses. Des femmes de haute naissance se livreront aux désirs des hommes les plus vils et pratiqueront des actes obscènes.


Des femmes de haute naissance se livreront aux désirs des hommes les plus vils et pratiqueront des actes obscènes.


Les hommes ne chercheront qu'à gagner de l'argent, les plus riches détiendront le pouvoir. Ceux qui posséderont beaucoup d'éléphants, de chevaux et de chars seront rois. Les gens sans ressources seront leurs esclaves.


Les chefs d'états ne protégeront plus le peuple mais, au moyen d'impôts, s'approprieront toutes les richesses. Les agriculteurs abandonneront leurs travaux de labours et de moissons pour devenir des ouvriers non spécialisés et prendront les mœurs des hors-castes. Beaucoup seront vêtus de haillons, sans travail, dormant par terre, vivant comme des miséreux.


Par la faute des pouvoirs publics, beaucoup d'enfants mourront. Certains auront des cheveux blancs à douze ans.


En ces temps la voie tracée par les textes sacrés s'effacera. Les gens croiront en des théories illusoires. Il n'y aura plus de morale et la durée de la vie en sera raccourcie.


Les gens accepteront comme articles de foi des théories promulguées par n'importe qui. On vénérera de faux dieux dans de faux ashrams dans lesquels on décrétera arbitrairement jeûnes, pèlerinages, pénitences, don de ses biens, austérités au nom de prétendues religions. Des gens de basse extraction revêtiront un costume religieux et, par leur comportement trompeur, se feront respecter.


Les gens prendront leur nourriture sans s'être lavés. Ils ne vénéreront ni le feu domestique ni les hôtes. Ils ne pratiqueront pas les rites funèbres.


Les étudiants n'observeront pas les règles de leur état. Les hommes établis ne feront plus d'offrandes aux dieux ni de dons aux gens méritants.


Les ermites (vanaprasthä) mangeront de la nourriture de bourgeois et les moines (sannyâsî) auront des liaisons amoureuses (snéhä-sambandhä) avec leurs amis.


Les ouvriers (shudrä) réclameront l'égalité avec les savants. Les vaches ne seront sauvées que parce qu'elles donnent du lait.


Les pauvres se feront une gloire de leur pauvreté et les femmes de la beauté de leur chevelure.


L'eau manquera et, dans beaucoup de régions, on regardera le ciel dans l'espoir d'une averse. Les pluies manqueront, les champs deviendront stériles, les fruits n'auront plus de saveur. Le riz manquera, on boira du lait de chèvre.


Des gens souffrant de la sécheresse se nourriront de bulbes et de racines.


Ils seront sans joies et sans plaisirs. Beaucoup se suicideront. Souffrant de famine et de misère, tristes et désespérés, beaucoup émigreront vers les pays où poussent le blé et le seigle.


Les hommes de peu d'intelligence, influencés par des théories aberrantes, vivront dans l'erreur. Ils demanderont à quoi bon ces dieux , ces prêtres, ces livres saints, ces ablutions ?


On ne respectera plus la lignée des ancêtres. Le jeune époux ira vivre chez ses beaux-parents. Il dira : que signifient un père ou une mère ? Tous selon leurs actes, leur karmä, sont nés et meurent. (La famille, le clan, la race n'ont donc aucun sens.)


Dans le Kali Yugä les hommes sont sans vertus, sans pureté, sans pudeur, et connaîtront de grands malheurs. » (Vishnu Purânä, VI.1.)


D'après le Lingä Purânä (chap. 40) : « Durant la période de crépuscule qui termine le Yugä le justicier viendra et tuera les méchants. Il sera né de la dynastie de la lune. Son nom est Guerre (Samiti). Il errera sur toute la terre avec une vaste armée. Il détruira les Mlécchä (les Barbares de l'Occident) par milliers. Il détruira les gens de basse caste qui se sont saisis du pouvoir royal et exterminera les faux philosophes, les criminels et les gens de sang mêlé. Il commencera sa campagne dans sa trente-deuxième année et continuera pendant vingt ans.


Il tuera des millions d'hommes, la terre sera rasée. Les gens s’entretueront furieusement. A la fin il restera çà et là des groupes de gens qui s'entre-tueront pour se voler mutuellement. Agités et confus ils abandonneront leurs femmes et leurs maisons.


Ils seront sans éducation, sans lois, sans honte, sans amour. Ils abandonneront leurs champs pour émigrer hors des frontières de leur pays.


Ils vivront de vin, de viande, de racines et de fruits, seront vêtus d'écorce, de feuilles, de peaux de bêtes. Ils n'utiliseront plus de monnaie. Ils auront faim, seront malades et connaîtront le désespoir. C'est alors que quelques-uns commenceront à réfléchir. » (Lingä Purânä, chap. 40.)


La fin du monde


« Ce que l'on appelle « Fin du Monde » (pralayä) est de trois sortes, l’une provoquée (naïmittikä) ; la deuxième naturelle (prâkritä) ; la troisième immédiate (atyantikä).


La destruction provoquée, (qui concerne tous les êtres vivants sur la terre), a lieu à la fin de chaque Kalpä (cycle des Yugä). Elle est appelée accidentelle ou provoquée (naïmittikä).


La destruction naturelle (prâkritä) est celle qui concerne l'univers entier. Elle a lieu lorsque cesse le rêve divin qu'est le monde. La matière, l'espace, le temps cessent alors d'exister. Elle a lieu à la fin des temps (parardhä). » (Vishnu Purânä 1.3.) La troisième destruction appelée immédiate (atyantikä) se réfère à la libération (mokshä) de l'individu pour qui le monde apparent cesse d'exister.


La destruction immédiate concerne donc l'individu, la destruction provoquée, l'ensemble des espèces vivantes sur la terre, la destruction naturelle la fin de l'univers.


La destruction accidentelle ou provoquée (naïmittikâ pralayä)


« La destruction (des espèces vivantes) que l'on appelle accidentelle ou provoquée (naïmittikâ) a lieu à la fin du Manvantarä (l'ère d'un Manu), du cycle des Yugä. Elle concerne donc l'espèce humaine.


Elle a lieu lorsque le créateur ne trouve plus d'autres remèdes qu'une destruction totale du monde pour mettre fin à la multiplication désastreuse et non prévue des êtres vivants. » (Mahâbhâratä, 12.248., 13-17.) Cette destruction commencera par une explosion sous-marine appelée Vadavâ, la « cavale », qui aura lieu dans l'océan du sud.


Elle sera précédée d'une sécheresse de cent années durant laquelle les êtres qui ne sont pas robustes périront. Sept explosions de lumière assécheront toutes les eaux. Les mers, les rivières, les ruisseaux des montagnes et les eaux souterraines seront asséchées.


Douze soleils feront se dessécher les mers. Nourris de cette eau se formeront sept soleils qui réduiront en cendres les trois mondes ; la terre deviendra dure comme le dos d'une tortue.


Un feu issu de la bouche d'un serpent souterrain brûlera les mondes inférieurs puis la surface de la terre et embrasera l'atmosphère. Cette masse de feu tournera avec un grand bruit. Entourés de ces cercles de feu tous les êtres mobiles et immobiles seront détruits.


Le dieu destructeur soufflera d'énormes nuages qui feront un bruit terrible.


Une masse de nuages chargés d'énergie, « destructeurs-de-tout », apparaîtra dans le ciel comme un troupeau d'éléphants. » (Vishnu Purânä, I. chap. 8. 186 « 31.)


Lorsque la lune sera dans la constellation de Pushyä (du Verseau) des nuages invisibles appelés Pushkarä (nuage de mort) et Avartä (nuage sans eau, nirjalä) recouvriront la terre. (Shivâ Purânä 5.1., 48-50)


Certains de ces nuages seront noirs, d'autres blancs comme le jasmin, d'autres cuivrés, d'autres jaunes, d'autres gris comme les ânes, d'autres rouges, bleus comme le lapis ou le saphir, d'autres tachetés, orangés, indigo. Ils ressembleront à des villes ou des montagnes. Ils couvriront toute la terre.


Ces nuages gigantesques, faisant un bruit terrible, obscurciront le ciel et inonderont la terre d'une pluie de poussière qui éteindra le feu terrible. Puis, par un interminable déluge, ils noieront d'eau le monde entier. Cette pluie diluvienne noiera la terre pendant douze ans et l'humanité sera détruite. Le monde entier sera dans l'obscurité. L'inondation durera sept ans. La terre semblera un immense océan. (Vishnu Purânä, I, chap. 7, 24-40.)


Le monde où vit l'espèce humaine est formé de quatre sphères appelées Bhûr, Bhuvar, Svar et Mahar. Bhûr est la terre, Bhuvar, l'atmosphère, Svar le monde planétaire et Mahar un monde extra-planétaire, peut-être celui que nous attribuons aujourd'hui aux extra-terrestres. Sa durée est beaucoup plus longue que celle du monde terrestre. C'est là que certains hommes trouveront refuge lors de la catastrophe qui détruira l'ensemble de l'espèce à la fin du Kali Yugâ.


« Lorsque la dissolution du monde paraîtra imminente, certains hommes abandonnent la terre durant les derniers jours du Kalpä et se réfugient dans le monde de Mahar (le monde extra-planétaire), et de là retourneront dans le « monde de la vie » (janä-lokä). » (Lingâ Purânä 1.4., 39-40.)


Ces quelques humains qui survivent à l'holocauste seront les progéniteurs de l'humanité future.


Sept humanités doivent encore se succéder sur la terre et, lorsque reparaîtra l'âge d'or, sept sages se manifesteront pour enseigner de nouveau la loi divine aux quelques survivants des quatre castes. » (Shivâ Purânä 5.4., 40-70.)


L'apocalypse de Jean présente une vision analogue à celle des Purânä dont la tradition n'était certainement pas inconnue de son temps puisque c'est seulement en 304 de notre ère que saint Grégoire fit détruire, entre autres, les deux temples hindous construits en Arménie sous le règne d'un monarque Arsacide, en 149 et 127 avant J.-C.


Nous arrivons à la fin de l'ère de la constellation du Poisson. D'après l'apocalypse de Jean (1) « l'ère du Christ finira avec l'ère du Poisson, ensuite vient le Verseau ». Nous entrons dans l'ère du Verseau ce qui implique des transformations profondes.


Dans la description de Jean :


« La terre se met à trembler. Des étoiles tombent sur la terre Une grande étoile ardente tombe du ciel et la Terre est obscurcie par la fumée. Le jour perd un tiers de sa clarté. Il tombe une grêle de feu mêlé de sang. Les hommes sont brûlés par une grande chaleur et souffrent d'ulcères. Une douleur pareille à celle provoquée par la piqûre du scorpion les tourmente.


Les grands et les chefs militaires se réfugient dans des cavernes. Les marchands, qui étaient devenus les puissants de la terre, se lamentent devant leurs stocks détruits. Tous les êtres vivants qui étaient dans la mer meurent. »


Jean voit aussi :


« Une armée entourée de cuirasse avec des queues (des chars avec des canons) ayant une bouche par laquelle ils faisaient le mal.


Le sauveur vêtu de blanc apparaît sur un cheval blanc.


La disparition ou mort naturelle (prâkritä pralayä) du monde. 


« La destruction du monde est impliquée dans le fait même de la création et suit un processus inverse dans la pensée du Créateur. Lorsque la force d'expansion (tamas) et celle de concentration (sattvä) s'équilibrent, la tension (rajas), qui est la cause première, la substance (pradhânä) de l'univers, cesse d'exister et le monde se dissout dans l'imperceptible. Tous les vestiges de la création sont détruits, pradhânä et Purushä deviennent inactifs. La terre, l'atmosphère, les mondes planétaires et extra-planétaires disparaissent. Tout ce qui existe est réuni en une masse liquide, un océan de feu où se dissout le monde. C'est dans cet océan cosmique que le principe organisateur, Brahmâ, s'endort jusqu'à ce que, à la fin de la nuit cosmique, il s'éveille et, prenant la forme d'un sanglier, soulève un monde nouveau hors des flots. » (Lingä Purânä, 1.4., 36-61.)


« La durée de l'univers est exprimée par un nombre de dix-huit chiffres. Lorsque la fin des temps est arrivée, le principe de l'odorat (gandhä tanmâträ) disparaît et, avec lui, la matière solide. Tout devient liquide.


Puis disparaît le principe du goût (rasä tanmâträ) et avec lui l'élément liquide. Tout devient gazeux. Ensuite disparaît le principe du toucher (sparshä tanmâträ) et avec lui l'élément gazeux. Tout devient feu.


S'efface alors le principe de la visibilité, le Rûpä Tanmâträ (forme et lumière).


Quand la visibilité disparaît il ne reste que la vibration de l'espace qui s'efface à son tour.


Il ne reste que l'espace comme un vide de forme sphérique où seul le principe vibratoire existe. Cette vibration est résorbée dans le « Principe des éléments » (bhûtâdi), c'est-à-dire le principe d'identification ou d'individualité (ahamkarä).


Les cinq éléments et les cinq sens ayant disparu, il reste seulement le principe d'individualité (ahamkarä) qui fait partie de la force d'expansion (tamas) qui, elle aussi, se dissout dans le grand principe (mahat tattvä) qui est le principe de la conscience (buddhi).


Le plan (purushä), indestructible, omniprésent, qui est une émanation de l’Être, retourne à sa source. » (Vishnu Purânä, I chap. 8 et 9.)


« Le jeu (lîlâ) de la naissance et de la disparition des mondes est un acte du pouvoir de l’Être qui est au-delà de la substance (pradhânä) et du plan (purushä), du manifesté (vyaktä), du non-manifesté (avyaktä) et du temps (kâlä).


Le temps de l’Être n'a ni commencement ni fin. C'est pourquoi la naissance, la durée et la disparition des mondes ne s'arrête jamais. Lors de la destruction il n'existe plus ni jour ni nuit, ni espace, ni terre, ni obscurité, ni lumière, ni rien d'autre que l’Être au-delà des perceptions des sens ou de la pensée. » (Vishnu Purânä, I chap. 1, 18-23.)
Alain Daniélou


1) Les descriptions modernes d'une guerre atomique sont presque identiques à la vision des Purânä.


D'après Jonathan Scheel : « Durant les premiers instants d'une offensive... des boules de feu éblouissantes s'épanouiraient au-dessus des métropoles, des villes et des banlieues, comme autant de soleils plus aveuglants encore que l'astre lui-même; simultanément la plupart des habitants seraient irradiés, broyés, brûlés vifs. Le rayonnement thermique soumettrait plus d'un million cinq cent mille kilomètres carrés à une chaleur de quarante calories par centimètre carré - température à laquelle les chairs humaines sont carbonisées. »


Illustration :

Friday, April 29, 2011

L'âge sombre



La doctrine hindoue enseigne que la durée d'un cycle humain, auquel elle donne le nom de Manvantara, se divise en quatre âges, qui marquent autant de phases d'un obscurcissement graduel de la spiritualité primordiale; ces sont ces mêmes périodes que les traditions de l'antiquité occidentale, de leur côté, désignaient comme les âges d'or, d'argent, d'airain et de fer. Nous sommes présentement dans le quatrième âge, le Kali- Yuga ou « âge sombre », et nous y sommes, dit-on, depuis déjà plus de six mille ans, c'est-à-dire depuis une époque bien antérieure à toutes celles qui sont connues de l'histoire « classique ». Depuis lors, les vérités qui étaient autrefois accessibles à tous les hommes sont devenus de plus en plus cachées et difficiles à atteindre ; ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux, et, si le trésor de la sagesse « non humaine », antérieure à tous les âges, ne peut jamais se perdre, il s'enveloppe de voiles de plus en plus impénétrables, qui le dissimulent aux regards et sous lesquels il est extrêmement difficile de le
découvrir.

C'est pourquoi il est partout question, sous des symboles divers, de quelque chose qui a été perdu, en apparence tout au moins et par rapport au monde extérieur, et que doivent retrouver ceux qui aspirent à la véritable connaissance ; mais il est dit aussi que ce qui est ainsi caché redeviendra visible à la fin de ce cycle, qui sera en même temps, en vertu de la continuité qui relie toutes choses entre elles, le commencement d'un cycle nouveau Mais, demandera t on sans doute, pourquoi le développement cyclique doit il s'accomplir ainsi, dans un sens descendant, en allant du supérieur à l'inférieur, ce qui, comme on le remarquera sans peine, est la négation même de l'idée de « progrès » telle que les modernes l'entendent ? C'est que le développement de toute manifestation implique nécessairement un éloignement de plus en plus grand du principe dont elle procède ; partant du point le plus haut, elle tend forcément vers le bas, et, comme les corps pesants, elle y tend avec une vitesse sans cesse croissante, jusqu'à ce qu'elle rencontre enfin un point d'arrêt. Cette chute pourrait être caractérisée comme une matérialisation progressive, car l'expression du principe est pure spiritualité; nous disons l'expression, et non le principe même, car celui-ci ne peut être désigné par aucun des termes qui semblent indiquer une opposition quelconque, étant au delà de toutes les oppositions. D'ailleurs, des mots comme ceux d' «esprit» et de «matière », que nous empruntons ici pour plus de commodité au langage occidental, n'ont guère pour nous qu'une valeur symbolique; ils ne peuvent, en tout cas, convenir vraiment à ce dont il s'agit qu'à la condition d'en écarter les interprétations spéciales qu'en donne la philosophie moderne, dont « spiritualisme» et «matérialisme» ne sont, à nos yeux, que deux formes complémentaires qui s'impliquent l'une l'autre et qui sont pareillement négligeables pour qui veut s'élever au-dessus de ces points de vue contingents. Mais d'ailleurs ce n'est pas de métaphysique pure que nous nous proposons de traiter ici, et c'est pourquoi, sans jamais perdre de vue les principes essentiels, nous pouvons, tout en prenant les précautions indispensables pour éviter toute équivoque, nous permettre l'usage de termes qui, bien qu'inadéquats, paraissent susceptibles de rendre les choses plus facilement compréhensibles, dans la mesure où cela peut se faire sans toutefois les dénaturer.

Ce que nous venons de dire du développement de la manifestation présente une vue qui, pour être exacte dans l'ensemble, est cependant trop simplifiée et schématique, en ce qu'elle peut faire penser que ce développement s'effectue en ligne droite, selon un sens unique et sans oscillations d'aucune sorte ; la réalité est bien autrement complexe. En effet, il y a lieu d'envisager en toutes choses, comme nous l'indiquions déjà précédemment, deux tendances opposées, l'une descendante et l'autre ascendante, ou, si l'on veut se servir d'un autre mode de représentation, l'une centrifuge et l'autre centripète et de la prédominance de l'une ou de l'autre procèdent deux phases complémentaires de la manifestation, l'une d'éloignement du principe, l'autre de retour vers le principe, qui sont souvent comparées symboliquement aux mouvements du cœur ou aux deux phases de la respiration. Bien que ces deux phases soient d'ordinaire décrites comme successives, il faut concevoir que, en réalité, les deux tendances auxquelles elles correspondent agissent toujours simultanément, quoique dans des proportions diverses ; et il arrive parfois, à certains moments critiques où la tendance descendante semble sur le point de l'emporter définitivement dans la marche générale du monde, qu'une action spéciale intervient pour renforcer la tendance contraire, de façon à rétablir un certain équilibre au moins relatif, tel que peuvent le comporter les conditions du moment, et à opérer ainsi un redressement partiel, par lequel le mouvement de chute peut sembler arrêté ou neutralisé temporairement (1).

Il est facile de comprendre que ces données traditionnelles, dont nous devons nous borner ici à esquisser un aperçu très sommaire, rendent possibles des conceptions bien différentes de tous les essais de « philosophie de l'histoire » auxquels se livrent les modernes, et bien autrement vastes et profondes. Mais nous ne songeons point, pour le moment, à remonter aux origines du cycle présent, ni même plus simplement aux débuts de Kali-Yuga ; nos intentions ne se rapportent, d'une façon directe tout au moins, qu'à un domaine beaucoup plus limité, aux dernières phases de ce même Kali-Yuga. On peut en effet, à l'intérieur de chacune des grandes périodes dont nous avons parlé, distinguer encore différentes phases secondaires, qui en constituent autant de subdivisions ; et, chaque partie étant en quelque façon analogue au tout, ces subdivisions reproduisent pour ainsi dire, sur une échelle plus réduite, la marche générale du grand cycle dans lequel elles s'intègrent; mais, là encore, une recherche complète des modalités d'application de cette loi aux divers cas particuliers nous entraînerait bien au-delà du cadre que nous nous sommes tracé pour cette étude. Nous mentionnerons seulement, pour terminer ces considérations préliminaires, quelques-unes; des dernières époques particulièrement critiques qu'a traversées l'humanité, celles qui rentrent dans la période que l'on a coutume d'appeler « historique », parce qu'elle est effectivement la seule qui soit vraiment accessible à l'histoire ordinaire ou « profane » ; et cela nous conduira tout naturellement à ce qui doit faire l'objet propre de notre étude, puisque la dernière de ces époques critiques n'est autre que celle qui constitue ce qu'on nomme les temps modernes.

Il est un fait assez étrange, qu'on semble n'avoir jamais remarqué comme il mérite de l'être : c'est que la période proprement «historique », au sens que nous venons d'indiquer ; remonte exactement au VIe siècle avant l'ère chrétienne, comme s'il y avait là, dans le temps, une barrière qu'il n'est pas possible de franchir à l'aide des moyens d'investigation dont disposent les chercheurs ordinaires. A partir de cette époque, en effet, on possède partout une chronologie assez précise et bien établie ; pour tout ce qu: est antérieur, au contraire, on n'obtient en général qu'une très vague approximation, et les dates proposées pour les mêmes événements varient souvent de plusieurs siècles. Même pour les pays où l'on a plus que de simples vestiges épars, comme l'Égypte par exemple, cela est très frappant; et ce qui est peut-être plus étonnant encore, c'est que, dans un cas exceptionnel et privilégié comme celui de la Chine, qui possède, pour des époques bien plus éloignées, des annales datées au moyen d'observations astronomiques qui ne devraient laisser de place à aucun doute, les modernes n'en qualifient pas moins ces époques de « légendaires », comme s'il y avait là un domaine où ils ne se reconnaissent le droit à aucune certitude et où ils s'interdisent eux-mêmes d'en obtenir. L'antiquité dite « classique » n'est donc, à vrai dire, qu'une antiquité toute relative, et même beaucoup plus proche des temps modernes que de la véritable antiquité, puisqu'elle ne remonte même pas à la moitié du Kali-Yuga, dont la durée n'est elle-même, suivant la doctrine hindoue, que la dixième partie de celle du Manvantara ; et l'on pourra suffisamment juger par là jusqu'à quel point les modernes ont raison d'être fiers de l'étendue de leurs connaissances historiques ! Tout cela, répondraient ils sans doute encore pour se justifier, ce ne sont que des périodes « légendaires », et c'est pourquoi ils estiment n'avoir pas à en tenir compte ; mais cette réponse n'est précisément que l'aveu de leur ignorance, et d'une incompréhension qui peut seule expliquer leur dédain de la tradition; l'esprit spécifiquement moderne, ce n'est en effet, comme nous le montrerons plus loin, rien d'autre que l'esprit antitraditionnel.

Au VIe siècle avant l'ère chrétienne, il se produisit, quelle qu'en ait été la cause, des changements considérables chez presque tous les peuples ; ces changements présentèrent d'ailleurs des caractères différents suivant les pays. Dans certains cas, ce fut une réadaptation de la tradition à des conditions autres que celles qui avaient existé antérieurement, réadaptation qui s'accomplit en un sens rigoureusement orthodoxe ; c'est ce qui eut lieu notamment en Chine, où la doctrine, primitivement constituée en un ensemble unique, fut alors divisée en deux parties nettement distinctes : le Taoïsme, réservé à une élite, et comprenant la métaphysique pure et les sciences traditionnelles d'ordre proprement spéculatif; le Confucianisme, commun à tous sans distinction, et ayant pour domaine les applications pratiques et principalement sociales. Chez les Perse, il semble qu'il y ait eu également une réadaptation du Mazdéisme, car cette époque fut celle du dernier Zoroastre (2). Dans l'Inde, on vit naître alors le Bouddhisme, qui, quel qu'ait été d'ailleurs son caractère originel (3), devait aboutir, au contraire, tout au moins dans certaines de ses branches, à une révolte contre l'esprit traditionnel, allant jusqu'à la négation de toute autorité, jusqu'à une véritable anarchie, au sens étymologique d'« absence de principe », dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre social. Ce qui est assez curieux, c'est qu'on ne trouve, dans l'Inde, aucun monument remontant au-delà de cette époque, et les orientalistes, qui veulent tout faire commencer au Bouddhisme dont ils exagèrent singulièrement l'importance, ont essayé de tirer parti de cette constatation en faveur de leur thèse; l'explication du fait est cependant bien simple : c'est que toutes les constructions antérieures étaient en bois, de sorte qu'elles ont naturellement disparu sans laisser de traces (4) ; mais ce qui est vrai, c'est qu'un tel changement dans le mode de construction correspond nécessairement à une modification profonde des conditions générales d'existence du peuple chez qui il s'est produit.

En nous rapprochant de l'Occident, nous voyons que la même époque fut, chez les Juifs, celle de la captivité de Babylone ; et ce qui est peut-être un des faits les plus étonnant qu'on ait à constater, c'est qu'une courte période de soixante-dix ans fut suffisante pour leur faire perdre jusqu'à leur écriture, puisqu'ils durent ensuite reconstituer les Livres sacrés avec des caractères tout autres que ceux qui avaient été en usage jusqu'alors. On pourrait citer encore bien d'autres événements se rapportant à peu près à la même date : nous noterons seulement que ce fut pour Rome le commencement de la période proprement « historique », succédant à l'époque « légendaire » des rois, et qu'on sait aussi, quoique d'une façon un peu vague, qu'il y eut alors d'importants mouvements chez les peuples celtiques ; mais, sans y insister davantage, nous en arriverons à ce qui concerne la Grèce. Là également, le VIe siècle fut le point de départ de la civilisation dite « classique », la seule à laquelle les modernes reconnaissent le caractère « historique », et tout ce qui précède est assez mal connu pour être traité de « légendaire », bien que les découvertes archéologiques récentes ne permettent plus de douter que, du moins, il y eut là une civilisation très réelle ; et nous avons quelques raisons de penser que cette première civilisation hellénique fut beaucoup plus intéressante intellectuellement que celle qui la suivit, et que leurs rapports ne sont pas sans offrir quelque analogie avec ceux qui existent entre l'Europe du moyen âge et l'Europe moderne. Cependant, il convient de remarquer que la scission ne fut pas aussi radicale que dans ce dernier cas, car il y eut, au moins partiellement, une réadaptation effectuée dans l'ordre traditionnel, principalement dans le domaine des « mystères » ; et il faut y rattacher le Pythagorisme, qui fut surtout, sous une forme nouvelle, une restauration de l'Orphisme antérieur, et dont les liens évidents avec le culte delphique de l'Apollon hyperboréen permettent même d'envisager une filiation continue et régulière avec l'une des plus anciennes traditions de l'humanité. Mais, d'autre part, on vit bientôt apparaître quelque chose dont on n'avait encore eu aucun exemple, et qui devait, par la suite, exercer une influence néfaste sur toast le monde occidental: nous voulons parler de ce mode spécial de pensée qui prit et garda le nom de « philosophie » ; et ce point est assez important pour que nous nous y arrêtions quelques instants.

Le mot « philosophie », en lui-même, peut assurément être pris en un sens fort légitime, qui fut sans doute son sens primitif, surtout s'il est vrai que, comme on le prétend, c'est Pythagore qui l'employa le premier : étymologiquement, il ne signifie rien d'autre qu' « amour de la sagesse » ; il désigne donc tout d'abord une disposition préalable requise pour parvenir à la sagesse, et il peut désigner aussi, par une extension toute naturelle, la recherche qui, naissant de cette disposition même, doit conduire à la connaissance. Ce n'est donc qu'un stade préliminaire et préparatoire, un acheminement vers la sagesse, un degré correspondant à un état inférieur à celle-ci (5) ; la déviation qui s'est produite ensuite a consisté à prendre ce degré transitoire pour le but même, à prétendre substituer la «nphilosophie » à la sagesse, ce qui implique l'oubli ou la méconnaissance de la véritable nature de cette dernière. C'est ainsi que prit naissance ce que nous pouvons appeler la philosophie «profane», c'est-à-dire une prétendue sagesse purement humaine, donc d'ordre simplement rationnel, prenant la place de la vraie sagesse traditionnelle, suprarationnelle et « non humaine ». Pourtant, il subsista encore quelque chose de celle-ci à travers toute l'antiquité; ce qui le prouve, c'est d'abord la persistance des « mystères », dont le caractère essentiellement « initiatique » ne saurait être contesté, et c'est aussi le fait que l'enseignement des philosophes eux-mêmes avait à la fois, le plus souvent, un côté « exotérique » et un côté « ésotérique », ce dernier pouvant permettre le rattachement à un point de vue supérieur, qui se manifeste d'ailleurs d'une façon très nette, quoique peut-être incomplète à certains égards, quelques siècles plus tard, chez les Alexandrins. Pour que la philosophie « profane » fût définitivement constituée comme telle, il fallait que l' « exotisme » seul demeurât et qu'on allât jusqu'à la négation pure et simple de tout « ésotérisme » ; c'est précisément à quoi devait aboutir, chez les modernes, le mouvement commencé par les Grecs ; les tendances qui s'étaient déjà affirmées chez ceux-ci devaient être alors poussées jusqu'à leurs conséquences les plus extrêmes, et l'importance excessive qu'ils avaient accordée à la pensée rationnelle allait s'accentuer encore pour en arriver au « rationalisme », attitude spécialement moderne qui consiste, non plus même simplement à ignorer, mais à nier expressément tout ce qui est d'ordre supra rationnel ; mais n'anticipons pas davantage, car nous aurons à revenir sur ces conséquences et à en voir le développement dans une autre partie de notre exposé.

Dans ce qui vient d'être dit, une chose est à retenir particulièrement au point de vue qui nous occupe : c'est qu'il convient de chercher dans l'antiquité « classique » quelques-unes des origines du monde moderne; celui-ci n'a donc pas entièrement tort quand il se recommande de la civilisation gréco-latine et s'en prétend le continuateur. Il faut dire, cependant, qu'il ne s'agit que d'une continuation lointaine et quelque peu infidèle, car il y avait malgré tout, dans cette antiquité, bien des choses, dans l'ordre intellectuel et spirituel, dont on ne saurait trouver l'équivalent chez les modernes ; ce sont, en tout cas, dans l'obscuration progressive de la vraie connaissance, deux degrés assez différents. On pourrait d'ailleurs concevoir que la décadence de la civilisation antique ait amené, d'une façon graduelle et sans solution de continuité, un état plus ou moins semblable à celui que nous voyons aujourd'hui; mais, en fait, il n'en fut pas ainsi, et, dans l'intervalle, il y eut, pour l'Occident, une autre époque critique qui fut en même temps une de ces époques de redressement auxquelles nous faisions allusion plus haut.

Cette époque est celle du début et de l'expansion du Christianisme, coïncidant, d'une part, avec la dispersion du peuple juif, et, d'autre part, avec la dernière phase de la civilisation gréco-latine ; et nous pouvons passer plus rapidement sur ces événements, en dépit de leur importance, parce qu'ils sont plus généralement connus que ceux dont nous avons parlé jusqu'ici, et que leur synchronisme a été plus remarqué, même des historiens dont les vues sont les plus superficielles. On a aussi signalé assez souvent certains traits communs à la décadence antique et à l'époque actuelle ; et, sans vouloir pousser trop loin le parallélisme, on doit reconnaître qu'il y a en effet quelques ressemblances assez frappantes. La philosophie purement « profane » avait gagné du terrain.

L’apparition du scepticisme d'un côté, le succès du « moralisme » stoïcien et épicurien de l'autre, montrent assez à quel point l'intellectualité s'était abaissée. En même temps, les anciennes doctrines sacrées, que presque personne ne comprenait plus, avaient dégénéré, du fait de cette incompréhension, en « paganisme » au vrai sens de ce mot, c'est à dire qu'elles n'étaient plus que des « superstitions », des choses qui, ayant perdu leur signification profonde, se survivent à elle-même par des manifestations tout extérieures. Il y eut des essais de réaction contre cette déchéance : l'hellénisme lui-même tenta de se revivifier à l'aide d'éléments empruntés aux doctrines orientales avec lesquelles il pouvait se trouver en contact ; mais cela n'était plus suffisant, la civilisation gréco-latine devait prendre fin, et le redressement devait venir d'ailleurs et s'opérer sous une tout autre forme. Ce fut le Christianisme qui accomplit cette transformation ; et, notons le en passant, la comparaison qu'on peut établir sous certains rapports entre ce temps et le nôtre est peut-être un des éléments déterminants du messianisme désordonné qui se fait jour actuellement. Après la période troublée des invasions barbares, nécessaire pour achever la destruction de l'ancien état de choses, un ordre normal fut restauré pour une durée de quelques siècles ; ce fut le moyen âge, si méconnu des modernes qui sont incapables d'en comprendre l'intellectualité, et pour qui cette époque paraît certainement beaucoup plus étrangère et lointaine que l'antiquité « classique ».

Le vrai moyen âge, pour nous, s'étend du règne de Charlemagne au début du XIVe siècle ; à cette dernière date commence une nouvelle décadence qui, à travers des étapes diverses, ira en s'accentuant jusqu'à nous. C'est là qu'est le véritable point de départ de la crise moderne : c'est le commencement de la désagrégation de la « Chrétienté », à laquelle s'identifiait essentiellement la civilisation occidentale du moyen âge ; c'est, en même temps que la fin du régime féodal, assez étroitement solidaire de cette même « Chrétienté », l'origine de la constitution des « nationalités ». Il faut donc faire remonter l'époque moderne près de deux siècles plutôt qu'on ne le fait d'ordinaire; la Renaissance et la Réforme sont surtout des résultantes, et elles n'ont été rendues possibles que par la décadence préalable; mais, bien loin d'être un redressement, elles marquèrent une chute beaucoup plus profonde, parce qu'elles consommèrent la rupture définitive avec l'esprit traditionnel, l'une dans le domaine des sciences et des arts, l'autre dans le domaine religieux lui-même, qui était pourtant celui où une telle rupture eût pu sembler le plus difficilement concevable.

Ce qu'on appelle la Renaissance fut en réalité, comme nous l'avons déjà dit en d'autres occasions, la mort de beaucoup de choses ; Sous prétexte de revenir à la civilisation gréco-romaine, on n'en prit que ce qu'elle avait eu de plus extérieur, parce que cela seul avait pu s'exprimer clairement dans des textes écrits ; et cette restitution incomplète ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un caractère fort artificiel, puisqu'il s'agissait de formes qui, depuis des siècles, avaient cessé de vivre de leur vie véritable. Quant aux sciences traditionnelles du moyen âge, après avoir eu encore quelques dernières manifestations vers cette époque, elles disparurent aussi totalement que celles des civilisations lointaines qui furent jadis anéanties par quelque cataclysme ; et, cette fois, rien ne devait venir les remplacer. Il n'y eut plus désormais que la philosophie et la science « profanes », c'est-à-dire la négation de la véritable intellectualité, la limitation de la connaissance à l'ordre le plus inférieur, l'étude empirique et analytique de faits qui ne sons rattachés à aucun principe, la dispersion dans une multitude indéfinie de détails insignifiants, l'accumulation d'hypothèses sans fondement, qui se détruisent incessamment les unes les autres, et de vues fragmentaires qui ne peuvent conduire à rien, sauf à ces applications pratiques qui constituent la seule supériorité effective de la civilisation modem ; supériorité peu enviable d'ailleurs, et qui, en se développant jusqu'à étouffer toute autre préoccupation, a donné à cette civilisation le caractère purement matériel qui en fait une véritable monstruosité.
Ce qui est tout à fait extraordinaire, c'est la rapidité avec laquelle la civilisation du moyen âge tomba dans le plus complet oubli ; les hommes du XVIIe siècle n'en avaient plus la moindre notion, et les monuments qui en subsistaient ne représentaient plus rien à leurs yeux, ni dans l'ordre intellectuel, ni même dans l'ordre esthétique ; on peut juger par-là combien la mentalité avait été changée dans l'intervalle. Nous n'entreprendrons pas de rechercher ici les facteurs, certainement fort complexes, qui concoururent à ce changement, si radical qu'il semble difficile d'admettre qu'il ait pu s'opérer spontanément et sans l'intervention d'une volonté directrice dont la nature exacte demeure forcément assez énigmatique ; il y a, à cet égard, des circonstances bien étranges, comme la vulgarisation, à un moment déterminé, et en les présentant comme des découvertes nouvelles, de choses qui étaient connues en réalité depuis fort longtemps, mais dont la connaissance, en raison de certains inconvénients qui risquaient d'en dépasser les avantages, n'avait pas été répandue jusque là dans le domaine public (6). Il est bien invraisemblable aussi que la légende qui fit du moyen âge une époque de « ténèbres », d'ignorance et de barbarie, ait pris naissance et se soit accréditée d'elle-même, et que la véritable falsification de l'histoire à laquelle les modernes se sont livrés ait été entreprise sans aucune idée préconçue; mais nous n'irons pas plus avant dans l'examen de cette question, car, de quelque façon que ce travail se soit accompli, c'est, pour le moment, la constatation du résultat qui, en somme, nous importe le plus.

Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d' « humanisme ». Il s'agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d'ordre supérieur, et, pourrait on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre; les Grecs, dont on prétendait suivre l'exemple, n'avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n'étaient elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes. L' «humanisme», c'était déjà une première forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l'homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d'étape en étape, au niveau de ce qu'il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu'elle n'en peut satisfaire.

Le monde moderne ira-t-il jusqu'au bas de cette pente fatale, ou bien, comme il est arrivé à la décadence du monde gréco-latin, un nouveau redressement se produira-t-il, cette fois encore, avant qu'il n'ait atteint le fond de l'abîme où il est entraîné ? Il semble bien qu'un arrêt à mi chemin ne soie plus guère possible, et que, d'après toutes les indications fournies par les doctrines traditionnelles, nous soyons entré vraiment dans la phase finale du Kali-Yuga, dans la période la plus sombre de cet « âge sombre », dans cet état de dissolution dont il n'est plus possible de sortir que par un cataclysme, car ce n'est plus un simple redressement qui es alors nécessaire, mais une rénovation totale. Le désordre et la confusion règnent dans tous les domaines ; ils ont été portés à un point qui dépasse de loin tout ce qu'on avait vu précédemment, et, partis de l'Occident, ils menacent maintenait d'envahir le monde tout entier (7) ; nous savons bien que leu triomphe ne peut jamais être qu'apparent et passager, mais à un tel degré, il paraît être le signe de la plus grave de toutes les crises que l'humanité ait traversées au cours de son cycle actuel. Ne sommes-nous pas arrivés à cette époque redoutable annoncée par les Livres sacrés de l'Inde, « où les castes seront mêlées, où la famille même n'existera plus » ? Il suffit de regarder autour de soi pour se convaincre que cet état est bien réellement celui du monde actuel, et pour constater partout cette déchéance profonde que l'Évangile appelle « l'abomination de la désolation ». Il ne faut pas se dissimuler la gravit de la situation; il convient de l'envisager telle qu'elle est sans aucun «optimisme », mais aussi sans aucun « pessimisme » puisque, comme nous le disions précédemment, la fin de l'ancien monde sera aussi le commencement d'un monde nouveau.

Maintenant, une question se pose : quelle est la raison d'être d'une période comme celle où nous vivons? En effet, si anormales que soient les conditions présentes considérées en elle mêmes, elles doivent cependant rentrer dans l'ordre général: des choses, dans cet ordre qui, suivant une formule extrême-orientale, est fait de la somme de tous les désordres ; cette époque, si pénible et si troublée qu'elle soit, doit avoir aussi comme toutes les autres, sa place marquée dans l'ensemble du développement humain, et d'ailleurs le fait même qu'elle était prévue par les doctrines traditionnelles est à cet égard une indication suffisante. Ce que nous avons dit de la marche générale d'un cycle de manifestation, allant dans le sens d'une matérialisation progressive, donne immédiatement l'explication d'un tel état, et montre bien que ce qui est anormal et désordonné à un certain point de vue particulier n'est pourtant que la conséquence d'une loi se rapportant à un point de vus supérieur ou plus étendu. Nous ajouterons, sans y insister que, comme tout changement d'état, le passage d'un cycle à un autre ne peut s'accomplir que dans l'obscurité ; il y a encore une loi fort importante et dont les applications sont multiples, mais dont, par cela même, un exposé quelque peu détaillé nous entraînerait beaucoup trop loin (8).

Ce n'est pas tout: l'époque moderne doit nécessairement correspondre au développement de certaines des possibilités qui, dès l'origine, étaient incluses dans la potentialité du cycle actuel; et, si inférieur que soit le rang occupé par ces possibilités dans la hiérarchie de l'ensemble, elles n'en devaient pas moins aussi bien que les autres, être appelées à la manifestation selon l'ordre qui leur était assigné. Sous ce rapport, ce qui, suivant la tradition, caractérise l'ultime phase du cycle, c'est, pourrait-on dire, l'exploitation de tout ce qui a été négligé ou rejeté au cours des phases précédentes; et, effectivement c'est bien là ce que nous pouvons constater dans la civilisation moderne, qui ne vit en quelque sorte que de ce dont les civilisations antérieures n'avaient pas voulu. Il n'y a, pour s'en rend compte, qu'à voir comment les représentants de celles de ces civilisations qui se sont maintenues jusqu'ici dans le monde oriental apprécient les sciences occidentales et leurs applications industrielles. Ces connaissances inférieures, si vainc au regard de qui possède une connaissance d'un autre ordre devaient pourtant être « réalisées », et elles ne pouvaient l'être qu'à un stade où la véritable intellectualité aurait disparu ces recherches d'une portée exclusivement pratique, au sens le plus étroit de ce mot, devaient être accomplies, mais elle ne pouvait l'être qu'à l'extrême opposé de la spiritualité primordiale, par des hommes enfoncés dans la matière au point de ne plus rien concevoir au-delà, et devenant d'autant plus esclaves de cette matière qu'ils voudraient s'en servir davantage, ce qui les conduit à une agitation toujours croissante, sans règle et sans but, à la dispersion dans la pure multiplicité, jusqu'à la dissolution finale.

Telle est, esquissée dans ses grands traits et réduite à l'essentiel, la véritable explication du monde moderne ; mais, déclarons le très nettement, cette explication ne saurait aucunement être prise pour une justification. Un malheur inévitable n'est est pas moins un malheur; et, même si du mal doit sortir un bien, cela n'enlève point au mal son caractère ; nous n'employons d'ailleurs ici, bien entendu, ces termes de « bien » et de « mal » que pour nous faire mieux comprendre, et en dehors de toute intention spécifiquement « morale ». Les désordres partiels ne peuvent pas ne pas être, parce qu'ils sont des éléments nécessaires de l'ordre total; mais, malgré cela une époque de désordre est, en elle-même, quelque chose de comparable à une monstruosité, qui, tout en étant la conséquence de certaines lois naturelles, n'en est pas moins une déviation et une sorte d'erreur, ou à un cataclysme, qui, bien que résultant du cours normal des choses, est tout de même, si on l'envisage isolément, un bouleversement et une anomalie. La civilisation moderne, comme toutes choses, a forcément sa raison d'être, et, si elle est vraiment celle qui termine un cycle, on peut dire qu'elle est ce qu'elle doit être, qu'elle vient en son temps et en son lieu; mais elle n'en devra pas moins être jugée selon la parole évangélique trop souvent mal comprise : « Il faut qu'il y ait du scandale ; mais malheur à celui par qui le scandale arrive ! »




1) Ceci se rapporte à la fonction de « conservation divine », qui, dans la tradition hindoue, est représentée par Vishnu, et plus particulièrement à la doctrine des Avatâras ou « descentes » du principe divin dans le monde manifesté, que nous ne pouvons naturellement songer à développer ici.

2) Il faut remarquer que le nom de Zoroastre désigne en réalité, non un personnage particulier, mais une fonction, à la fois prophétique et législatrice ; il y eut plusieurs Zoroastres, qui vécurent à des époques fort différentes; et il est même vraisemblable que cette fonction dut avoir un caractère collectif, de même que celle de Vyâsa dans l'Inde, et de même aussi que, en Égypte, ce qui fut attribué à Thot ou Hermès représente l’œuvre de toute la caste sacerdotale.

3) La question du Bouddhisme est, en réalité, loin d'être aussi simple que pourrait le donner à penser ce bref aperçu; et il est intéressant de noter que, si les Hindous, au point de vue de leur propre tradition, ont toujours condamné les Bouddhistes, beaucoup d'entre eux n'en professent pas moins un grand respect pour le Bouddha lui-même, quelques-uns allant même jusqu'à voir en lui le neuvième Avatara tandis que d'autres identifient celui-ci avec le Christ. D'autre part, en ce qui concerne le Bouddhisme tel qu'il est connu aujourd'hui, il faut avoir bien soin de distinguer entre ses deux formes du Mahayana et du Hînayana ou du «Grand Véhicule» et du «Petit Véhicule» ; d'une façon générale, on peut dire que le Bouddhisme hors de l'Inde diffère notablement de sa forme indienne originelle, qui commença à perdre rapidement du terrain après la mort d'Ashoka et disparut complètement quelques siècles plus tard.

4) Ce cas n'est pas particulier à l'Inde et se rencontre aussi en Occident; c'est exactement pour la même raison qu'on ne trouve aucun vestige des cités gauloises, dont l'existence est cependant incontestable, étant attesté par des témoignages contemporains; et, là également, les historiens modernes ont profité de cette absence de monuments pour dépeindre les Gaulois comme des sauvages vivant dans les forêts.

5) Le rapport est ici à peu près le même que celui qui existe, dans la doctrine taoïste, entre l'état de « l'homme doué » et celui de l' « homme transcendant.

6) Nous ne citerons que deux exemples, parmi les faits de ce genre qui devaient avoir les plus graves conséquences : la prétendue invention de l'imprimerie, que les Chinois connaissaient antérieurement à l'ère chrétienne et la découverte « officielle » de l'Amérique, avec laquelle des communications beaucoup plus suivies qu'on ne le pense avaient existé durant tout le moyen âge.

7) René Guénon a écrit ce livre dans les années 1930.

8) Cette loi était représentée, dans les mystères d'Éleusis, par le symbolise du grain de blé ; les alchimistes la figuraient par la « putréfaction » et par couleur noire qui marque le début du Grand Œuvre » ; ce que les mystiques chrétiens appellent la « nuit obscure de l'âme » n'en est que l'application au développement spirituel de l'être qui s'élève à des états supérieurs; et il serait facile de signaler encore bien d'autres concordances.

René Guénon, « La crise du monde moderne ».

Télécharger gratuitement le livre :

La crise du monde moderne

Un des caractères particuliers du monde moderne, c'est la scission qu'on y remarque entre l'Orient et l'Occident. [...] Il peut y avoir une sorte d'équivalence entre des civilisations de formes très différentes, dès lors qu'elles reposent toutes sur les mêmes principes fondamentaux, dont elles représentent seulement des applications conditionnées par des circonstances variées. Tel est le cas de toutes les civilisations que nous pouvons appeler normales, ou encore traditionnelles ; il n'y a entre elles aucune opposition essentielle, et les divergences, s'il en existe, ne sont qu'extérieures et superficielles. Par contre, une civilisation qui ne reconnaît aucun principe supérieur, qui n'est même fondée en réalité que sur une négation des principes, est par là même dépourvue de tout moyen d'entente avec les autres, car cette entente, pour être vraiment profonde et efficace, ne peut s'établir que par en haut, c'est-à-dire précisément par ce qui manque à cette civilisation anormale et déviée. Dans l'état présent du monde, nous avons donc, d'un côté, toutes les civilisations qui sont demeurées fidèles à l'esprit traditionnel, et qui sont les civilisations orientales, et, de l'autre, une civilisation proprement antitraditionnelle, qui est la civilisation occidentale moderne.




A propos du Sowelo de feu (à la fin de la première partie) :


La rune Sowelo est la rune du soleil et de la réalisation de soi ; doublée sa signification s'inverse. Le double Sowelo des SS, l'ordre noir du nazisme, symbolisait la force ténébreuse et maléfique qui a ravagé le monde au XXe siècle.




Illustration :

Thursday, April 28, 2011

La réalisation du grand transfert





La réalisation du grand transfert ou du corps de lumière est l'étape ultime du Dzogchen. Le corps de lumière constitue le fruit particulier de la pratique du Franchissement du Pic (thod-rgal).

Shardza Tashi Gyaltsen (1859-1935) enseignait le Dzogchen de la tradition du Zhang Zhung. Dans l'année du chien de bois, alors qu'il était âgé de soixante-seize ans, Kelzang Yungdrung, l'un de ses disciples, priait pour bénir des médicaments quand Shardza lui dit qu'il devait terminer avant le quatrième mois, car, après, ils ne se rencontrerait plus. Au deuxième jour du quatrième mois, Shardza reçut les médicaments bénis, et une fois la prière terminée, dit : « Je dois maintenant me rendre dans des endroits retirés ». Il alla alors s'installer dans un lieu appelé Rabzhi Teng, et y construisit une petite tente.[...]

Le treizième jour du quatrième mois, il fit une offrande de ganapûja selon le Tsewang Bö Yulma (tshe dbang bad yul ma), et chanta de nombreux enseignements. Puis il donna l'ordre à ses disciples de coudre la tente de sorte qu'elle soit complètement fermée, et de ne pas 1'ouvrir avant plusieurs jours. Il entra dans la tente, dit quelques prières, souhaita « bonne chance! » à ceux qui étaient là, et s'assit, à l'intérieur, dans la posture en cinq points.

Le lendemain, ses disciples virent de nombreux arcs-en-ciel au-dessus de sa tente : des grands, des très petits, des ronds, des droits, des horizontaux, des verticaux, tous très colorés. La nuit, en particulier, tout le monde pouvait voir briller des lumières blanches, étirées comme de longues écharpes. Le quatrième jour, il y eut un tremblement de terre, des sons étranges et très bruyants et des pluies de fleurs. De nombreuses lumières de différentes couleurs - monochromes ou quinticolores - sortirent, comme de la vapeur, à travers les orifices de la tente. Tsultrim Wangchug, un de ses étudiants, dit: « Si nous laissons le corps plus longtemps il n'en restera rien et nous n'aurons pas les reliques pour notre culte. » Il ouvrit donc la tente et se prosterna. Le corps de Shardza réduit à la taille d'un enfant d'un an, tout auréolé de lumière, lévitait d'une coudée au-dessus du matelas. Entrant dans la tente, le disciple vit que les ongles, détachés des doigts, s'étaient répandus sur le matelas. Lorsqu'il toucha le corps, le cœur était encore chaud. Il recouvrit le corps d'un tissu, le garda pendant quarante-neuf jours, puis fit une pûja des mille noms des Bouddhas, de nombreuses ganapûjas et toutes sortes d'offrandes. Lorsqu'ensuite les visiteurs virent le corps et le touchèrent, ils éprouvèrent tous des sensations très particulières. Tout le monde vit, chaque jour, des lumières, des arcs-en-ciel, et des pluies de fleurs. Les gens de la région vinrent voir le corps et il naquit chez eux une dévotion et ils eurent foi en Shardza. […]

Un des principaux disciples de Shardza Tashi Gyaltsen s'appelait Tsewang Gyurme (tse dbang 'gyur med). Il mourut entre 1969 et 1970 dans une geôle chinoise. Cela se passa au Nyarong, dans le Kham ; on ne sait pas ce qu'il advint de lui. Quatre jeunes moines vinrent du Khyungpo pour le voir avant son arrestation, et ils en reçurent tous les enseignements Dzogchen, y compris toutes les œuvres de Shardza et toutes les initiations. Ils y demeurèrent très longtemps. Ces moines se nommaient Tsultrim Tarchen (tshul khrims thar phyin), Tsewang Dechen N yingpo (tshe dbang de chen snying po), Tsupu Özer (gtsud phud 'od zer) et Sonam Kelsang (bso nams skal sangs).

Ils restèrent avec lui pendant neuf ans, mais, en 1958-1959, quand les Chinois commencèrent à gouverner le Tibet directement, ils repartirent au Khyungpo. Le premier moine, Tsultrim, fut porté disparu dans le chaos de 1969. Le second, Tsewang, fut caché par des villageois durant la Révolution Culturelle de 1969-1970, mais n'étant pas en bonne santé il mourut à cette époque. Pendant dix jours son corps rétrécit, ensuite on le cacha dans une cuvette ; il était réduit à la taille d'une assiette de dix pouces.

Cette dissimulation avait représenté un danger considérable pour les villageois, mais, plus tard en 1984, ils purent le montrer, car, à cette période, les Chinois avaient levé les restrictions concernant la pratique religieuse. Le troisième disciple, Tsupu Özer, mourut en 1983. Au bout de sept jours, son corps avait également rétréci à une petite taille puis il cessa de diminuer, et son corps fut conservé pendant deux mois aux côtés de celui de Tsewang.

Puis ces deux corps furent incinérés ensemble, lors d'une grande cérémonie. Deux moines, Yeshe Ozer (ye shes 'od zer) et Sangye Monlam (sangs rgyas smon lam), qui vivent à Kathmandu avec Lopön Tenzin Namdak, assistèrent à ces crémations.

Au moins dix mille personnes vinrent participer à la cérémonie; Yeshe vit les deux corps de très près ; ils étaient presque nus, assis en posture du lotus. Les corps étaient très légers, parfaits mais de petite taille, toutes les parties de chaque corps ayant rétréci proportionnellement. Ces deux moines étaient dans le village où et quand Tsupu Özer mourut, et ils furent témoins de beaucoup d'autres manifestations inhabituelles, telles que des arcs-en-ciel s'étalant à ras de terre, malgré un ciel dégagé. Ce fut d'autant plus surprenant que Tsupu Ozer n'était pas considéré comme un grand pratiquant, parce qu'il était porté sur le chang (boisson alcoolisée) !

Un autre disciple de Shardza appelé Tsondru Rinpoche (brtson 'grus rin po che) en 1985 dans le centre Bönpo de Dolanji. Tous ceux qui y habitaient ont vu des arcs-en-ciel, droits ou courbes, certains blancs, d'autres quinticolores. À sa mort, ils sont apparus dans un ciel sans nuage. Même quand la nuit tombait, des arcs-en-ciel blancs luisaient dans le ciel. Beaucoup de gens ont vu cela à. Dolanji. Après son incinération, ils furent nombreux à rechercher des reliques dans les cendres. Les moines en charge de la crémation ont trouvé beaucoup de grosses « pilules-reliques » ; d'autres, aperçues tandis qu'on cherchait à les prélever, disparaissaient au moment où on les saisissait. Les « pilules » sont conservées par l'Abbé de Dolanji. »

Les Sphères du Cœur.


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Illustration :
Franchissement du Pic, fresque du Lukhang.

La transformation de transfert de P'ou-houa

Monter au ciel en plein jour