Tuesday, April 26, 2011

La Psychanalyse, une théorie zéro




Pour le philosophe Mikkel Borch-Jacobsen, l'immense succès de la psychanalyse, malgré la révélation des impasses et des mensonges, vient de ce qu'elle est une théorie « zéro », une nébuleuse en perpétuelle mouvement dans laquelle chacun peut lire ce qu'il veut.

« Pourquoi la psychanalyse a-t-elle eu un tel succès ? » Il y a plusieurs réponses possibles à cette question. Si vous interrogez un défenseur de la psychanalyse, comme le philosophe Thomas Nagel par exemple, il vous dira que c'est tout bonnement parce que Freud était dans le vrai. Comment expliquer, sinon, que ses théories aient eu un tel impact sur la culture occidentale, de la psychiatrie à la pédagogie en passant par la sexologie, la philosophie, les arts et la littérature ? L'argument est massif, mais il est aussi parfaitement creux. Si la validité d'une théorie se mesurait à l'aune de son succès culturel, nous devrions compter les diverses religions parmi les théories scientifiques. Même s'il est vrai, en pratique, que c'est l'accord entre experts qui nous fait dire qu'une théorie est vraie, il reste que le consensus ne fournit pas en lui-même la preuve de sa validité, et c'est ce qui apparaît immédiatement dans les cas où ce consensus s'effrite ou s'effondre.

Or c'est précisément ce qui se passe aujourd'hui : le consensus ne tient plus. Nous ne nous demanderions pas pourquoi la psychanalyse a eu un tel succès si nous étions persuadés de sa validité. En réalité, la question suggère implicitement que nous n'y croyons pas, ou que nous
n'y croyons plus : « Comment expliquer qu'une théorie fausse comme la psychanalyse ait eu un tel succès ? » Autrement dit : « Comment avons-nous pu nous tromper à ce point ? »

Les raisons de notre erreur

Première réponse qui vient à l'esprit : c'est parce que nous avons été trompés. On incrimine alors le Grand Menteur qui manipulait ses données cliniques et claironnait des succès inexistants, ou encore le Grand Rhéteur qui est parvenu à nous faire prendre des vessies pour des lanternes et l'inconscient pour une réalité psychique. Le problème avec cette réponse, c'est qu'elle échoue à expliquer pourquoi tant de gens continuent à accorder créance aux théories freudiennes alors même que celles-ci ont été déconsidérées. Cela fait en effet longtemps que les incohérences de la légende freudienne ont été mises en évidence, mais cela n'a pas empêché pour autant psychanalystes et intellectuels d'en réciter les éléments comme si de rien n'était, avec une volonté d'ignorance tout à fait sidérante.

Il est tentant alors de se tourner vers telle ou telle explication psychologique ou sociologique. On dira que la psychanalyse, si erronée soit-elle, a répondu (et répond encore) à de très profonds besoins : le besoin, par exemple, de trouver un substitut aux solides certitudes de la religion ; le besoin de donner un sens au mal-être et à l'angoisse existentielle dans un monde déserté par Dieu ; le besoin d'une théorie justifiant la libération sexuelle à l'époque du déclin de la famille nucléaire et de l'autorité paternelle-masculine. On dira encore que la montée de la psychanalyse au début du XXe siècle a correspondu à la propagation du darwinisme, ou bien qu'elle a fourni une idéologie à la société capitaliste et à l'individualisme moderne, ou bien qu'elle a servi de refuge aux déçus du marxisme lorsque celui-ci s'est effondré.

Une théorie vide

Pourquoi pas, en effet ? Toutes ces explications sont sans doute valables. Reste toutefois à comprendre comment il se fait qu'elles soient toutes valables. Comment la psychanalyse a-t-elle pu répondre à des besoins aussi divers et contradictoires ? Qu'y a-t-il dans la théorie psychanalytique qui la rende capable de remplir tant de fonctions ? Rien, à mon sens : c'est précisément parce qu'elle est parfaitement vide, parfaitement creuse, que cette théorie a pu se propager comme elle l'a fait et s'adapter à des contextes si différents. On fait fausse route lorsqu'on se demande ce qui, dans la psychanalyse, explique son succès, car il n'y a jamais rien eu de tel que la psychanalyse, si du moins on entend par là un corps de doctrine cohérent, organisé autour de thèses clairement définies et par conséquent potentiellement réfutables. La psychanalyse n'existe pas - c'est une nébuleuse sans consistance, une cible en perpétuel mouvement. Qu'y a-t-il de commun entre les théories de Freud et celles de Rank, de Ferenczi, de Reich, de Melanie Klein, de Karen Horney, d'Imre Hermann, de Winnicot, de Bion, de Bowlby, de Kohut, de Lacan, de Laplanche, d'André Green, de Slavoj Zizek, de Julia Kristeva, de Juliet Mitchell ? Mieux encore, qu'y a-t-il de commun entre la théorie de l'hystérie professée par Freud en 1895, la théorie de la séduction des années 1896-1897, la théorie de la sexualité des années 1900, la seconde théorie des pulsions de 1914, la seconde topique et la troisième théorie des pulsions des années 1920 ? Il suffit de consulter n'importe quel article du Dictionnaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis pour se rendre compte que la « psychanalyse » a dès le départ été une théorie en renouvellement (ou en flottement) permanent, capable de prendre les virages les plus inattendus.

La seule chose qui soit restée constante, c'est l'affirmation de l'inconscient, couplée avec la prétention des psychanalystes à en interpréter les messages. Les deux vont ensemble. L'inconscient, par définition, ne se présente jamais à la conscience, et nous ne pouvons donc le connaître, comme l'explique Freud, qu'une fois qu'il a été « traduit » ; en conscient. Or comment s'opère cette « traduction » ? Uniquement grâce aux interprétations de l'analyste qui dit qu'il y a quelque chose à traduire là où les principaux intéressés n'en savent rien. L'analyste peut par conséquent faire dire à l'inconscient ce qu'il veut, sans craindre d'être démenti puisque l'inconscient ne parle jamais qu'à travers lui (et que le témoignage des patients, quant à lui, est disqualifié comme « résistance »). De là les multiples conflits d'interprétation qui ont immédiatement surgi entre les premiers psychanalystes : là où Freud disait « Œdipe », d'autres disaient « Électre » ; là où il disait. « libido », d'autres disaient « pulsion d'agression » ou « infériorité d'organe » ; là où il disait «complexe paternel », d'autres disaient. « complexe maternel » ou « traumatisme de la naissance ».

Or comment décider qui avait raison, qui était le traducteur autorisé de l'inconscient ? Rien ne permettant de choisir entre les interprétations divergentes, la seule façon de trancher le débat a été l'argument d'autorité, institutionnalisé sous la forme de l'analyse didactique : en psychanalyse, est
vrai ce que l'Association psychanalytique internationale ou n'importe quelle autre école de psychanalyse décide de considérer comme tel à un moment donné. C'est évidemment fort peu satisfaisant d'un point de vue épistémologique, et les philosophes des sciences ont eu beau jeu de souligner le caractère complètement inconsistant, parce que « infalsifiable », des théories psychanalytiques. La psychanalyse est proprement irréfutable car elle peut dire tout et son contraire - il lui suffit pour cela d'invoquer l'obligeant « témoignage » de l'inconscient, toujours prêt à se plier aux exigences du moment.

Les « progrès » de la psychanalyse

Or tout cela, qui signe le caractère pseudo-scientifique de la psychanalyse aux yeux d'un falsificationniste comme Popper, est justement la raison de son incroyable succès. La théorie psychanalytique étant parfaitement vide, elle est aussi, du même coup, suprêmement adaptable. Tel ou tel aspect de la théorie s'avère-t-il difficilement défendable, voire franchement embarrassant, comme le lien établi par Freud entre neurasthénie et masturbation, par exemple, ou l'« envie de pénis » censée régir la sexualité féminine, ou le caractère de « perversion » de l'homosexualité ? Eh bien, il suffit de le laisser tomber silencieusement et de sortir un nouveau lapin théorique de l'inépuisable chapeau de l'inconscient. C'est ce que les psychanalystes aiment à décrire comme les « progrès » de la psychanalyse, comme si chaque analyste explorait plus avant le continent inconscient, en rectifiant les erreurs de ses prédécesseurs. En fait, chaque école de psychanalyse a sa propre idée de ce qu'est le progrès, vigoureusement contestée par les autres, et c'est en vain qu'on chercherait dans ces disputes un quelconque développement cumulatif. De ce point de vue, rien n'a changé depuis les monumentales batailles entre Freud et Adler, Jung, Stekel, Rank, Melanie Klein ou Ferenczi. Ce qui est donné comme un progrès-de-la-psychanalyse n'est jamais que la dernière interprétation en date, c'est-à-dire la plus acceptable dans un contexte institutionnel, historique et culturel donné.

Mais c'est aussi ce qui permet à la psychanalyse de rebondir chaque fois et de creuser sa petite « niche écologique », comme dit Ian Hacking, dans les environnements les plus divers. N 'étant rien en particulier, elle peut tout envahir. La psychanalyse est comme le « symbole zéro » dont parle Lévi-Strauss : c'est un « truc », un « machin » qui peut servira désigner n'importe quoi, une théorie vide dans laquelle il est loisible de fourrer ce qu'on veut. On objectait de toutes parts à Freud son insistance unilatérale sur la sexualité ? Qu'à cela ne tienne, il a développé la théorie du narcissisme et l'analyse du moi, en empruntant silencieusement à certains de ses critiques (Jung, Adler). Les névroses traumatiques de la guerre de 1914-1918 avaient montré qu'on pouvait souffrir de symptômes hystériques pour des raisons non sexuelles ? Freud a immédiatement sorti de son chapeau la théorie de la compulsion de répétition et de la pulsion de mort. On loue souvent Freud d'avoir su changer ses théories lorsqu'il s'avisait qu'elles étaient invalidées par les faits (Clark Glymour, Adolf Grünbaum), mais on confond rigueur falsificationniste et opportunisme théorique. Aucun « fait » n'était susceptible de réfuter les théories de Freud, il adaptait seulement celles-ci aux objections qui lui étaient faites.

On retrouve le même opportunisme chez ses successeurs. Lorsque les émigrés viennois sont arrivés aux États-Unis, la première chose qu'ils ont faite a été d'amender la doctrine en promouvant une « ego psychology » compatible avec la psychologie développementale de l'époque. Inversement, lorsque le positivisme de Freud s'est avéré difficile à vendre auprès d'un public européen imbu de phénoménologie et de dialectique, les partisans de la réforme « herméneutique » de la psychanalyse (Habermas, Ricœur) ont décidé qu'il s'agissait d'une « auto-mécompréhension scientiste » de sa part, qu'il suffisait simplement de rectifier. Lacan, de même, a laissé tomber le biologisme freudien au profit d'un concept de « désir » entendu comme pure négativité, bien fait pour plaire aux lecteurs d'Alexandre Kojève et aux « existentialistes » des années 1950, après quoi il a mixé cela aux théories de Saussure et de Lévi-Strauss lorsque le structuralisme a envahi les sciences humaines. De nos jours, les narrativistes américains ne croient plus à la « vérité historique » de ce que leur racontent leurs patients, car ils sont devenus résolument postmodernes et ne jurent plus que par les récits et la « vérité narrative ». Leurs collègues « thérapeutes de la mémoire retrouvée », par contre, retournent à la vieille théorie de la séduction du fondateur et exhument chez leurs patients des souvenirs d'abus sexuel infantile parfaitement conformes aux prédictions des féministes américaines radicales des années 1980. Quant aux plus malins, ils esquissent à présent un rapprochement entre psychanalyse et neurosciences, afin de ne pas rater le coche du XXIe siècle.

Quoi d'étonnant, dans ces conditions, si la psychanalyse recrute toujours autant de patients et d'alliés ? C'est qu'elle fait dire à l'inconscient ce que chacune de ses clientèles veut bien entendre, en créant chaque fois un petit univers thérapeutique où l'offre correspond exactement à la demande. Qu'il y ait autant d'univers de cette sorte que de demandes, cela n'est aucunement dérangeant pour la psychanalyse car c'est justement ainsi qu'elle se propage et survit à sa propre inconsistance théorique. Voilà le grand secret du succès de la psychanalyse, que la légende freudienne a si longtemps caché : il n'y a jamais eu la « psychanalyse », seulement une myriade de conversations thérapeutiques aussi diverses que leurs participants. La psychanalyse, c'est très exactement tout et n'importe quoi - tout parce que n'importe quoi.

Mikkel Borch-Jacobsen, « Le livre noir de la psychanalyse ».
Propos recueillis par Catherine Meyer.

 Le livre noir de la psychanalyse
La France est - avec l’Argentine- le pays le plus freudien du monde. A l’étranger, la psychanalyse est devenue marginale.
Quarante auteurs parmi les meilleurs spécialistes du monde ouvrent un débat nécessaire. Pourquoi refuser en France le bilan critique que tant d’autres nations ont dressé avant nous ? 
Le livre noir de la psychanalyse dresse le bilan d’un siècle de freudisme. Un ouvrage international de référence pour tous ceux qui s’intéressent à l’humain et au psychisme.


Catherine Meyer est ancienne élève de L'Ecole normale supérieure. Mikkel Borch-Jacobsen est philosophe, historien de la psychanalyse et professeur à l'Université de Washington. Jean Cottraux, psychiatre honoraire des Hôpitaux, et chargé de cours à l'Université Lyon 1. Didier Pleux, docteur en psychologie, directeur de l'Institut français de thérapie cognitive. Jacques Van Rillaer, professeur émérite de psychologie de l'Université de Louvain-la-Neuve, Belgique.

Les méfaits de la psychanalyse :



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