Friday, April 15, 2011

La dé-professionnalisation de la médecine




A l'image de ce que fit la Réforme en arrachant le monopole de l'écriture aux clercs, nous pouvons arracher le malade aux médecins. Il n'est pas besoin d'être très savant pour appliquer les découvertes fondamentales de la médecine moderne, pour déceler et soigner la plupart des maux curables, pour soulager la souffrance d'autrui et l'accompagner à l'approche de la mort. Nous avons du mal à le croire, parce que, compliqué à dessein, le rituel médical nous voile la simplicité des actes. J'ai une amie noire de dix-sept ans qui est récemment passée en jugement pour avoir soigné la syphilis primaire de cent trente camarades d'école. Un détail d'ordre technique, souligné par un expert, lui a valu l'acquittement : ses résultats étaient statistiquement meilleurs que ceux du Service de Santé américain. Six semaines après le traitement, elle a pu faire des examens de contrôle sur tous ses patients, sans exception. Il s'agit de savoir si le progrès doit signifier une indépendance accrue ou une croissante dépendance.

La possibilité de confier des soins médicaux à des non-spécialistes va à l'encontre de notre conception du mieux-être, due à l'organisation régnante de la médecine. Conçue comme une entreprise industrielle, elle est aux mains de producteurs (médecins, hôpitaux, laboratoires pharmaceutiques) qui encouragent la diffusion des procédés de pointe coûteux et compliqués, et réduisent ainsi le malade et son entourage au statut de clients dociles. Organisée en système de distribution sociale de bienfaits, la médecine incite la population à lutter pour obtenir toujours plus de soins dispensés par des professionnels en matière d'hygiène, de prévention, d'anesthésie ou d'assistance aux mourants. Jadis le désir de justice distributive se fondait sur la confiance dans l'autonomie. Aujourd'hui, figée dans le monopole d'une hiérarchie monolithique, la médecine protège ses frontières en encourageant la formation de para-professionnels auxquels sont sous-traités les soins autrefois dispensés par l'entourage du malade. Ce faisant, l'organisation médicale protège son monopole orthodoxe de la concurrence déloyale de toute guérison obtenue par des moyens hétérodoxes. En fait, chacun peut soigner son prochain et, dans ce domaine, tout n'est pas nécessairement matière à enseignement. Simplement, dans une société où chacun pourrait et devrait soigner son prochain, certains seraient plus experts que d'autres. Dans une société où l'on naîtrait et mourrait chez soi, où l'infirme et l'idiot ne seraient pas bannis de la place publique, où l'on saurait distinguer la vocation médicale de la profession de plombier, il se trouverait des gens pour aider les autres à vivre, à souffrir et à mourir.

L'évidente complicité du professionnel et de son client ne suffît pas à expliquer la résistance du public à l'idée de dé-professionnaliser les soins. A la source de l'impuissance de l'homme industrialisé, on trouve l'autre fonction de la médecine présente qui sert de rituel pour conjurer la mort. Le patient se confie au médecin non seulement à cause de sa souffrance, mais par peur de la mort, pour s'en protéger. L'identification de toute maladie à la menace de mort est d'origine assez récente. En perdant la distinction entre la guérison d'une maladie curable et la préparation à l'acceptation du mal incurable, le médecin moderne a perdu le droit de ses prédécesseurs à se distinguer clairement du sorcier et du charlatan; et son client a perdu la capacité de distinguer entre le soulagement de la souffrance et le recours à la conjuration. Par la célébration du rituel médical, le médecin masque la divergence entre le fait qu'il professe et la réalité qu'il crée, entre la lutte contre la souffrance et la mort d'un côté et l'éloignement de la mort au prix d*une souffrance prolongée de l'autre. Le courage de se soigner seul n'appartient qu'à l'homme qui a le courage de faire face à la mort.

Ivan Illich, « La convivialité »


Némésis médicale

Lorsque leur développement dépasse certains seuils critiques, les grands services institutionnalisés deviennent les principaux obstacles à la réalisation des objectifs qu'ils visent. Ce contresens tragique, cette « contre-productivité paradoxale », version moderne du mythe grec de la Némésis, Ivan lllich nous l'a déjà fait percevoir dans ses travaux antérieurs sur l'école (Société sans école), les transports (Énergie et équité), la société industrielle en général (La Convivialité et Libérer l'avenir). Il en fait ici la théorie systématique à propos de la médecine.

La diminution de la santé des hommes par le développement morbide de l'institution médicale, Illich l'appelle : iatrogène, en empruntant ce mot au vocabulaire médical : maladie iatrogène = maladie engendrée par le médecin. Et il distingue trois niveaux de iatrogenèse :

- l'inefficacité globale et le danger de la médecine coûteuse (iatrogenèse clinique),

- la perte de la capacité personnelle de s'adapter à son environnement, et de refuser des environnements intolérables (iatrogenèse sociale),

- le mythe selon lequel la suppression de la douleur, du handicap et le recul indéfini de la mort, sont des objectifs désirables et réalisables grâce au développement sans limites du système médical - mythe qui compromet la capacité autonome des hommes de faire face justement à la douleur, à l'infirmité et à la mort en leur donnant un sens (iatrogenèse structurelle).



Né à Vienne en 1926, a fait des études de cristallographie, d'histoire et de philosophie à Florence, Salzbourg et Rome. Après avoir travaillé à New York, dirigé l'Université catholique de Porto Rico, et traversé l'Amérique latine à pied, il a fondé à Cuernavaca (Mexique) le Cidoc, centre d'initiation à la culture latino-américaine et d'analyse critique de la société industrielle.


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