Saturday, April 02, 2011

Camille Flammarion, serviteur de Belzébuth ou savant indigne ?




En 1869, l'astronome Camille Flammarion rédige et prononce l'éloge funèbre d'Allan Kardec, le fondateur du spiritisme et déclare : « Car, Messieurs, le spiritisme n'est pas une religion, mais c'est une science dont nous connaissons à peine l'a b c. ... En quoi consiste le mystère de la vie ? par quel lien l'âme est-elle attachée à l'organisme ? par quel dénouement s'en échappe-t-elle ? sous quelle forme et en quelles conditions existe-t-elle après la mort ? quels souvenirs, quelles affections garde-t-elle ? Ce sont là, Messieurs, autant de problèmes qui sont loin d'être résolus et dont l'ensemble constituera la science psychologique de l'avenir. »

Camille Flammarion appelle de ses vœux une science psychique nouvelle fondée sur l'étude des phénomènes parapsychologiques. Mais les idées scientifiques et philosophiques de l'astronome soulèvent des critiques. « Elles viennent, précise Flammarion, de deux antipodes extrêmes : les spiritualistes cléricaux et les matérialistes radicaux. (La rime est riche dans cette association singulière.) »

En voici deux exemples :

Lettre adressée à Camille Flammarion le 15 juillet 1900 :

Vous servez Lucifer, Satan, Belzébuth, Astaroth, comme les Francs-maçons.

« Cher et illustre Maître,

C'est ainsi que l'on vous qualifie autour de moi, et en Espagne vous êtes vénéré comme un dieu par des hommes incroyants. Le voyage triomphal que vous venez d'y faire pour l'éclipse du soleil en est une preuve.

Or, vous n'êtes pas un Maître; mais plutôt l'esclave du diable.

Il est inouï de voir un savant si célèbre perdre un temps qui pourrait être mieux employé, à chercher ce qui nous a été révélé depuis près de deux mille ans.

Notre sort, après la mort, n'est douteux pour personne. Il faut être d'une ignorance totale, permettez-moi de vous le dire, pour ne pas savoir que les bons vont au ciel, les méchants en enfer, les médiocres, c'est-à-dire le grand nombre, au purgatoire. Si ces derniers peuvent se manifester, ce ne peut être que par la permission de Dieu. Autrement, ce sont des anges déchus.

N'avez-vous donc jamais lu l'Évangile? Ignorez-vous que notre Sauveur est descendu aux limbes le Vendredi Saint, après avoir versé son sang pour le salut du monde ?

Qu'avez-vous donc besoin de chercher ? L’Église a reçu du Saint-Esprit la mission, d'enseigner, et elle seule en a le droit. Vous êtes un renégat, comme Julien l'Apostat, et vous finirez comme lui, avec votre culte du Soleil.

Vous jetez le trouble parmi les âmes. Laissez-les donc dormir sur l'oreiller de la foi.

Oui, vous servez Lucifer, Satan, Belzébuth, Astaroth, comme les Francs-Maçons ; vous êtes esclave en vous croyant libre et Maître.

Renoncez donc à des recherches stériles qui ne peuvent vous mener à rien et qui compromettent votre réputation de savant. C'est le vœu que vous adresse un ancien admirateur, bien déçu par votre personne.
Canonnico Della Ventura.


Lettre du 10 décembre 1900 :

Si les morts pouvaient réapparaître, ils le feraient tout nus...

« Monsieur,

Je n'ai point répondu à vos invitations publiées par les journaux, relatives aux prétendus phénomènes psychiques, parce que je voyais avec une grande tristesse un homme de science tel que vous chercher à recommencer un De prodigiis de Julius Obsequens, et ce faire avec la pire des méthodes, celle qui consistera à provoquer les élucubrations de tous les farceurs, de tous les imposteurs, de tous les fumistes, de tous les névrosés, de tous les hystériques, de tous les esprits faibles, hallucinés et détraqués de l'univers (1). A moins que vous n'y cherchiez un succès de librairie que vous obtiendrez sûrement, mais au prix de votre dignité de savant, je ne m'explique nullement ce que vous pouvez espérer.

Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais j'ai attentivement suivi vos travaux depuis votre premier livre, à l'époque où j'étais moi-même étudiant à Paris, logé au dépôt de la librairie de mon père, 5, rue de Tournon, où Allan Kardec (M. Rivail) y tenait la comptabilité. Il était en même temps comptable au journal L'Univers, incognito, bien entendu. C'était un excellent homme, mais absolument timbré (2), en dehors de son travail, et avec lequel j'aimais beaucoup à causer. Les ecclésiastiques et les prélats qui fréquentaient beaucoup la maison à cause de la nature des affaires de mon père, croyaient fermement au spiritisme, à1'existence des esprits, des manifestations d'outre-tombe, mais assuraient que tous ces phénomènes étaient des manifestations du démon. Il y avait là, vous le comprenez, un antagonisme professionnel en même temps qu'une foi aveugle et voulue en des affirmations qu'on se gardait, aussi bien d'un côté que de l'autre, de contrôler sérieusement, de peur d'ébranler le lucratif échafaudage des deux professions, beaucoup plus associées que rivales.

Ces fréquentations appelèrent, dès ma jeunesse, mon attention et ma curiosité vers les phénomènes dits psychiques ou surnaturels.

Mais la tournure éminemment critique de mon esprit ne me permettait pas de rien croire sans preuves. Personne n'a jamais pu m'en fournir aucune. Toutes les fois que j 'ai voulu contrôler scientifiquement un récit, une apparition, une évocation ou quelque prétendu phénomène que ce fût qui sortit du cadre des lois naturelles connues, je me suis trouvé en présence du néant, d'un néant lamentable et souvent douloureux (3). Tantôt je n'avais « pas de fluide, tantôt la présence d'un incrédule arrêtait les « esprits », tantôt je n'étais pas préparé à recevoir leurs communications, tantôt on m'avouait loyalement, comme Blavatsky et les théosophes, qu'il fallait se torturer, se détraquer, s'hypnotiser l'entendement pendant de longues années pour se mettre en un état d'... d'abrutissement... capable de vous ,mettre en communication avec les mahatmans... Bref, j'ai entendu raconter d'admirables choses, mais chaque fois que je suis allé au fond de ces récits, j'ai toujours trouvé ou des illusions grossières, ou des farces, ou des témoignages de seconde main acceptés sans contrôle par des esprits faibles ou détraqués, ou des mensonges auxquels leurs propres auteurs finissaient par ajouter sérieusement foi après les avoir racontés, phénomène très fréquent. Je ne parle pas des impostures calculées et, voulues, comme celle de la supérieure des sœurs de la commune de... (4) qui, pour cacher ses rendez-vous nocturnes avec le maître maçon qui avait bâti la maison d'école, terrorisa pendant dix-huit mois tout le village, et jusqu'à l'archevêché, qui ne savait plus à quels exorcismes se vouer.

Plus tard, j'ai voyagé en Orient, pour suivre des recherches d'histoire naturelle et d'histoire des religions et là, des fakirs indiens m'ont montré des choses absolument surprenantes, le coup du manguier, la lévitation, le transport invisible de certains objets en un lieu désigné, etc. Mais une différence capitale sépare tous ces prodiges de l'étude des nos prétendues manifestations psychiques en Occident. Ils sont indéfiniment reproductibles à la volonté de l'opérateur et rentrent immédiatement par cela même dans les applications scientifiques des lois naturelles (5). Assurément, nous ne connaissons pas les forces en vertu desquelles on les exécute, mais nous voyons clairement qu'ils s'opèrent, non par l'opération d'un être capricieux et inconnaissable, mais par le jeu d'une loi naturelle générale. Ce caractère est même le meilleur critérium qui puisse nous permettre de distinguer le vrai du faux, les phénomènes d'ordre scientifique à étudier et les impostures à confondre, les supercheries à dévoiler.

Si les morts pouvaient réapparaître, tous le feraient, et surtout le feraient pour des choses utiles à ceux qu'ils ont aimés, pour sauver des innocents injustement accusés, pour indiquer les trésors qu'ils ont cachés, les secrets qu'ils savent utiles à ceux qu'ils ont aimés et qui souffrent; ces apparitions ne se borneraient pas à de très rares personnes et pour leur dire des niaiseries. Quant aux dettes à payer, l'intérêt de la supercherie est par trop grossier : is fecit cui prodest, sans compter que Mgr Pavie a fort bien pu imaginer ce moyen de rendre service sans la froisser à une personne qu'il savait déjà digne d'intérêt (6). D'autre part, il est bien évident que si les morts pouvaient réapparaître, ils le feraient tout nus. 0ù se procureraient-ils des vêtements, depuis longtemps pourris, avec lesquels on prétend les voir ? Ces apparitions ne peuvent être que subjectives et se passer dans le cerveau de ceux qui les voient. Alors, comment laissent-elles des traces matérielles sur les meubles, sur les plaques photographiques ? Il y a là un dilemme dont il est impossible de sortir. En résumé, il n'y a dans tout cela, absolument rien de sérieux, rien de digne d'un homme de science, et quant à ceux qui se complaisaient ou qui se complaisent aux puériles niaiseries de cette espèce, ils en trouveront bien davantage encore dans les Acta sanctorum, dont il paraît tout à fait superflu de compiler une nouvelle édition.

Aussi, monsieur, n'est-ce pas là le but, mais simplement le prétexte de cette lettre. déjà très longue. Ce dont je veux vous entretenir, c'est d'une question exclusivement scientifique et pour laquelle vous pourriez, si vous le voulez, rendre à la science où vous êtes maître, un service incomparable. »...

M. E. Pélagaud, président de la Société d'anthropologie de Lyon, docteur ès lettres et en droit.





Notes de Camille Flammarion :

(1) Laquelle de ces épithètes pourrait être appliquée à l'une quelconque des relations publiées ? Quant au livre d'0bsequens, mes lecteurs savent depuis longtemps comment je l'ai traité.

(2) Ce n'est pas mon opinion. Je l'ai connu personnellement (1861-1869).

(3) Lois naturelles connues ?Où s'arrêtent-t-elles ? Cette affirmation suppose que tous les hommes de science qui ont constaté la réalité des phénomènes psychiques n'ont pas su observer ! Déclarer que ces phénomènes n'existent pas est contraire à la vérité.

(4) Je supprime le nom donné par mon irascible correspondant.

(5) Erreur que j'ai souvent réfutée. C'est confondre l'observation avec l'expérience, l'astronomie, la météorologie, avec la chimie et la physique. Est-ce que l'on peut reproduire à volonté les phénomènes spontanés, tels qu'une chute d'aérolithe, l'apparition d'une étoile nouvelle, une éruption solaire magnétique, un coup de foudre qui déshabille un homme sans le tuer, etc. ?

(6) L'auteur commente là un article que j'avais publié dans La revue des revues du 15 juillet 1899.

Illustration :

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