Friday, April 08, 2011

Alexandra David-Néel & l'anarchisme chinois




A 40 ans, Alexandra David-Néel n'a pas renié son intérêt pour l'anarchisme. Elle s'intéresse à la philosophie de Yang-tchou, un « Stirner » chinois.

Nous sommes loin de nous douter, en Europe, de la diversité des théories philosophiques qui ont été déjà émises en Chine. L' idée que Confucius résume toute la pensée du monde jaune est généralement ancrée chez nous et, volontiers, jugeant les Chinois à travers les discours de ce Maître, nous les croirions irrémédiablement voués au « juste milieu » et incapables de toute attitude extrême. Il n'en est rien.

Le Céleste Empire, secouant la torpeur séculaire à laquelle il s'abandonnait et contraint, par les nations occidentales, de délaisser son antique idéal de paix et de quiétude, cherche à étayer, sur de nouvelles bases, sa vie et son activité. Un grand nombre de Chinois, on ne peut l'ignorer, dans leur hâte de se transformer, semblent jeter par-dessus bord tout l'héritage philosophique qu'ils tiennent de leurs pères. Du mépris manifesté, jadis, aux « barbares » d'0ccident, ils passent trop aisément, dans les classes intellectuelles, à une estime peut-être exagérée pour leurs méthodes et leurs théories. Cependant, un atavisme vieux d'autant de siècles qu'est celui de la Chine ne se renie point en quelques brèves années. Trop de générations ont été élevées dans la vénération de la sagesse antique, pour qu'un grand nombre de modernes partisans des réformes sociales ne tournent pas les yeux vers les maîtres du passé. Il faut les en louer. Sans vouloir peser la valeur des philosophes adoptés par nous, les Chinois peuvent trouver, chez les penseurs de leur race, toutes les idées spéculatives et sociales émises par les nôtres. Il n'a pas manqué de gens, en Chine, pour s'en apercevoir.

Qu'il soit né de cette constatation ou de l'amour persistant de la tradition, il existe, dans l'Empire du Milieu, un intéressant mouvement en vue de ramener l'attention sur certains philosophes dont les théories paraissent propres à diriger les esprits dans la voie des réformes et des transformations sociales que tous les hommes éclairés savent indispensables et inévitables. Si l'on rend - injustement, peut-être, à certains égards - la philosophie officielle responsable de la stagnation qu'a subie la Chine, en sa mentalité, sa civilisation et sa science, l'on se tourne, parfois, vers certains excommuniés de l'orthodoxie confucéiste. Ces vaincus, ces honnis sont remis en lumière et, sinon glorifiés, du moins commentés avec ardeur.

C'est ainsi que plusieurs ouvrages chinois ont été, dans ces derniers temps, consacrés à Meh-ti. Il aurait été bizarre, en effet, que, fréquentant l'Europe où le mot « solidarité » détient, en ce moment, la grande vogue, les lettrés chinois ne se fussent pas aperçus qu'ils possédaient, parmi leurs penseurs illustres, le grand ancêtre de toutes les théories solidaristes (l).

Mais à côté de l'apologie de la solidarité, de la démonstration de sa nécessité pour assurer la vie et la perpétuation de tout groupement social, les intellectuels chinois auront pu rencontrer, chez nous, la tendance à l'individualisme, à l'affirmation de la personnalité dans une vie propre de plus en plus affranchie d'entraves extérieures, tendance qui marque partout, dans la nature, l'évolution des êtres supérieurs. En lisant Max Stirner ou d'autres apologistes de la vie intense et intégrale, ils se seront rappelé que, bien des siècles avant que nous les entendions, les leçons hardies qui effarent encore la majorité d'entre nous leur avaient été données et le nom de Yang-tchou va revivre comme revit celui de son contemporain Meh-ti.

Pour nous, spectateurs étonnés du réveil de cet Extrême-Orient que nous croyions, il y a peu d'années encore, une proie inerte près d'être dépecée au gré des convoitises occidentales, l'histoire de la pensée de l'étonnante race ,jaune est pleine d'intérêt. Mieux, et de façon plus sûre que toutes les déductions tirées de faits superficiels, elle est capable de nous faire entrevoir les destinées de ces peuples énigmatiques dont l'âme se cache, pleine de surprises, derrière une « grande muraille » mille fois plus impénétrable que celle dont ils avaient enclos leur territoire.

Nos renseignements biographiques sur Yang-tchou se résument à peu de chose. Il semble avoir vécu à Léang, capitale de l'Etat du Wei, vers le Ve siècle avant notre ère. On a quelques raisons de croire qu'il était petit propriétaire terrien. Il ne paraît pas qu'il ait jamais exercé aucune charge publique, à l'encontre de beaucoup d'autres philosophes qui furent fonctionnaires de plus ou moins haut rang. Cette particularité est, d'ailleurs, en parfait accord avec la tendance générale de sa doctrine.

Nous ne possédons aucun ouvrage, ou fragment d'ouvrage, que nous puissions attribuer directement, soit à Yang-tchou, soit à l'un de ses disciples immédiats. Un chapitre du livre de Lieh-tse est l'unique source de nos documents.

Lieh-tse appartenait à l'école taoïste. Il est assez étrange de rencontrer dans son ouvrage cette sorte d'enclave formée par le chapitre ou livre VII et consacrée à des théories fort différentes de celles qu'il professait lui-même. On n'a pas d'opinion précise sur la façon dont s'est opérée cette adjonction hétérogène.

Je ne veux point m'appesantir sur des questions de détails qui ne peuvent intéresser que les orientalistes. J'oserai même hasarder que si la personnalité de Yang-tchou n'avait point d'existence réelle, peu nous importerait. Nous ne nous soucions pas, ici. d'un homme, mais d'une théorie, d'une manifestation spéciale de la pensée chinoise. Toutefois, Yang-tchou est bien véritablement un personnage réel. Son nom et son œuvre sont mentionnés de la façon la plus nette par des auteurs tels que Meng-tse (Mencius) et Chuang-tse. Si nous devons ignorer les péripéties de sa vie, nous ne pouvons, d'aucune façon, mettre, comme on l'a fait pour Lieh-tse, son existence en doute.

*

Yang-tchou est peu connu en Europe, en dehors du cercle restreint des érudits orientalistes.

Aucune étude n'a encore été publiée sur lui en langue française. A l'étranger, le sinologue allemand, Ernst Faber, a donné une traduction de Yang-tchou encastrée, comme dans l'original chinois, dans l'ouvrage de Lieh-tse. Le sinologue anglais, James Legge, en a publié quelques fragments dans les prolégomènes de sa traduction de Meng-tse. Je ne puis guère mentionner que pour mémoire les quelques lignes d'analyse consacrées à Yang-tchou par de Harlez. Elles sont trop succinctes pour donner une idée de ce philosophe. Enfin, plus récemment, le Dr Forke a publié, en anglais, un mémoire fort remarquable sur le même sujet. Son étude est, de beaucoup, la plus intéressante et la plus complète; }'ajouterai qu'elle m'a paru imprégnée d'un esprit philosophique et d''une compréhension de l'auteur qu'elle traduit dont sont, trop souvent, dénués bien des travaux de ce genre.

Je serais tentée d'appliquer à Yang-tchou la dénomination d'anarchiste. Malheureusement, le terme a été si dénaturé, si faussé, qu'on a peine à l'entendre sous sa simple signification étymologique. C'est à celle-là qu'il faudrait revenir si l'on voulait attribuer à notre philosophe l'épithète fière gâchée par l'ignorance des masses. D'a privatif et arché, commandement, nous avons le sans-commandement, et ce négateur absolu du commandement arbitraire, de la loi extérieure, de tout précepte dont le principe n'émane pas de nous, n'a pas nous pour objet et pour fin, se trouve, par excellence, personnifié dans Yang-tchou.

Nul n'éprouva avec plus d'intensité que lui l'horreur de la contrainte, des mœurs factices, des codes imposant aux individus une attitude en contradiction flagrante avec les injonctions impératives de la nature en eux.

Pas de commandements! Vis ta vie ! Vis ton instinct ! laisse ton organisme s'épanouir et évoluer selon la loi intime de ses éléments constitutifs. Sois toi-même !.. . Tel est le langage de Yang-tchou. Il le tient sans emportement, sans grands cris, avec cette déconcertante placidité qui fait le fond du caractère chinois. Plus que les affirmations, en elles-mêmes, de ce prince des « amoralistes », la paisible assurance avec laquelle il écarte les principes les plus enracinés, jette bas les devoirs les plus indiscutés, a troublé ses traducteurs chrétiens. La singulière simplicité d'expression de ce « négateur du sacré » , comme aurait dit Stirner, leur a paru épouvantable au-delà des plus tonitruants blasphèmes. Un souffle de terreur a passé sur leur âme et ils ont vu se dresser, devant eux, la face ironique et terrifiante du « Malin ». Peut-être le vieux philosophe doit-il encore bouleverser plus d'une conscience parmi ses nouveaux lecteurs. Je n'oserais me porter garante du contraire.

L'amoralité de Yang-tchou, les invitations qu'il nous adresse à vivre notre vie intégralement, à marcher « comme notre cœur nous mène », se basent, pour une part, sur la brièveté de nos jours et sur l'absence, chez lui, de théories spéculatives touchant une existence post mortem. Yang-tchou ne dépasse point les vérités tangibles. - Qu'y a-t-il au-delà de la dissolution des éléments formant notre individualité sensible ?... Le philosophe ne nous en entretient point. On peut observer que les penseurs chinois ont, en général, gardé un silence prudent sur nos destinées d'outre-tombe. Ce n'est que parmi les classes inférieures de la population qu'ont prospéré les descriptions fantaisistes des Paradis et des Enfers. Le Lettré chinois est rationaliste par tempérament. Toutefois, tandis que cette question, par une sorte d'entente tacite, était écartée des discours philosophiques et ne jouait aucun rôle dans la détermination de la règle de conduite normale et raisonnable qu'il convient de proposer à l'homme, Yang-tchou en fait, pour ainsi dire, le pivot de son enseignement. Tous les conseils qu'il nous donne ont en vue une individualité éminemment transitoire qui, demain, sera « poussière et pourriture » sans qu'il demeure rien d'elle, sinon un souvenir bon ou mauvais, quelques mots de louange ou de blâme qu'elle ignorera à jamais.

L'autre principe directeur de l'enseignement de Yang-tchou, moins ouvertement. exprimé, peut-être, mais facile à extraire de nombre de discours, est une foi absolue à la loi de Causalité. Notre philosophe un déterministe convaincu. Il l'est. non à la façon tiède et illogique de la plupart des Occidentaux qui se parent de ce titre – tout en conservant en eux, reliquat d'idées ataviques, la croyance au bon plaisir divin, au libre arbitre, à l'arbitraire, sous quelque nom qu'on le déguise - mais avec une rigoureuse rectitude de raisonnement et de déduction. Et voilà l'explication de sa glorification de la vie intense, intégrale et sans nulle entrave factice. Nos instincts sont la voix par laquelle s'exprime la loi propre aux éléments dont l'agglomération constitue notre individu. Ils proviennent de l'essence même des molécules qui les produisent. Ce qui est, c'est ce qui ne peut pas ne pas être. il semble même que Yang-tchou, rattachant entre elles toutes ces manifestations isolées de la loi unique, les adopte toutes, même les plus divergentes, dans un grand acte de foi en l'harmonie, en la beauté de l'ordre universel. Le Monde, dit-il aux moralistes présomptueux, n'a que faire de votre sollicitude, de vos vertus, des réformes que vous prétendez y opérer, des entraves que vous voulez, sous prétexte de l'améliorer, opposer à ses manifestations spontanées. Le Monde est Parfait. Votre ordre à vous, pygmées à la vision étroite, n'est que désordre. Laissez faire la nature et tout sera bien.

Les mêmes considérations servent à étayer le célèbre discours sur « le cheveu ». Ce discours est historique ; il a dû avoir, à son époque, un retentissement immense et Meng-tse le mentionne avec indignation : « Si en sacrifiant un seul de tes cheveux tu pouvais être bienfaisant à tout l'univers, il ne faudrait pas le sacrifier. » Autour de ce thème paradoxal se groupent des développements inattendus et saisissants. Il est grandement regrettable que les controverses, les apologies, les commentaires, certainement nombreux, auxquels cette sensationnelle doctrine a dû donner naissance ne nous soient point connus.

Il ne s'agit pas, ici, comme on pourrait le croire, d'un égoïsme grossier et banal, mais de théories logiquement raisonnées. Quoiqu'on l'ait dit, ce n'est pas un appel à la jouissance frénétique qui ressort des discours de Yang-tchou, mais l'indication d'une règle de pensée et d'action que le philosophe juge rationnelle.

Yang-tchou ne se perd pas dans l'orgueil des dissertations métaphysiques. Certainement, il incline à croire que les mouvements divers auxquels nous porte notre instinct sont coordonnés dans l'ordre universel. L’hypothèse est plausible, probable; il y adhère volontiers, mais, en somme, les problèmes de ce genre dépassent notre taille et ne peuvent qu'amuser notre fantaisie. L'homme raisonnable le sait. Il sait aussi que, quel que soit cet univers infini qui l'environne, pratiquement, il est à lui-même son centre et sa fin unique. Le monde extérieur, il n'en a conscience que par rapport à lui et, lorsque sa conscience s'éteindra, avec elle, l'univers sombrera pour lui. C'est pourquoi j'ai cru pouvoir rappeler au sujet de Yang-tchou la déclaration de Max Stirner : « Rien n'est, pour moi, au-dessus de moi. » Elle m'a paru propre à résumer tout un aspect de sa doctrine. J'ai, du reste, en tenant compte de la différence d'expression, trouvé une ressemblance profonde entre le vieux penseur chinois et le moderne philosophe allemand.

Un autre rapprochement semble s'indiquer : celui de Yang-tchou et d’Épicure. Les traducteurs de Yang-tchou, cités plus haut, s'y sont arrêtés, sans entrer, d'ailleurs, dans aucun développement à ce sujet. La comparaison possible entre les deux philosophes dépasse-t-elle la surface et peut-elle être poursuivie jusqu'aux conceptions servant de base à leurs théories ?... Je crois, pour ma part, à certaines divergences notables, mais je n'oserais m'aventurer à les esquisser en quelques lignes.

Il aurait été intéressant de voir comment Yang-tchou entendait l'application de ses théories dans la vie sociale. Mais notre curiosité ne trouve point à se satisfaire. Tandis que Meh-ti s'est longuement étendu sur la façon dont sa loi de solidarité devait être comprise et appliquée, Yang-tchou n'envisage, en aucun de ses discours, l'organisation sociale du pays. Cette lacune tient-elle à ce que les textes où cette question était posée ne nous sont point parvenus ou bien le philosophe l'a-t-il vraiment écartée ? Nous ne pouvons nous prononcer. Nul doute que si Yang-tchou avait abordé ce terrain, nous ne l'eussions vu démontrer que sa loi d'égoïsme et de libre expansion des instincts individuels cadrait avec une société où, sans hypocrites démonstrations, mais pratiquement, les hommes s'étaient mutuellement plus utiles et plus bienveillants. Meh-ti n'a-t-il pas établi, ainsi, que « l'Amour Universel », la solidarité et l'altruisme intensifs servaient, mieux que tout autre procédé,
les intérêts de notre égoïsme ?

*

Exception unique, peut-être, parmi les penseurs de son temps et de son pays, Yang-tchou tranchera presque aussi hardiment, aujourd'hui, parmi la masse de nos philosophes modernes. Alors que nos sociétés contemporaines rejetant, d'une part, les vieux dogmes et s'obstinant, de l'autre, à conserver les systèmes éducatifs et les formules morales issues d'eux, se débattent dans une incohérente confusion, nous pouvons trouver intérêt - et peut-être profit - à écouter les leçons de cet esprit indépendant.

Lorsque, considérant, à sa suite, la foule des hommes s'acheminant vers la tombe, ligotés par les préjugés et sombrant dans le gouffre fatal sans avoir même soupçonné ce que c'est que vivre, nous nous écrierons avec lui : En quoi ceux-ci diffèrent-ils des criminels enchaînés ?, peut-être serons-nous plus proches d'une réelle compréhension de l'existence,

Plus proches, tout au moins, de rechercher s'il n' a pas, en dehors de la manière burlesque et tragique dont nous concevons la vie individuelle et les rapports sociaux, un autre mode de conduite plus normal et, partant, plus fertile en joie.

Si Yang-tchou peut nous inciter à cette recherche, nous inspirer cette résolution audacieuse - et plus ardue à réaliser qu'on ne pense - de vivre par nous et pour nous, toute la vie que nous pourrons embrasser dans notre étreinte, retenir dans notre cœur et dans notre esprit, une telle leçon de virile et intelligente énergie sera plus que jamais, sans doute, utile et bienfaisante.

Alexandra David-Néel.


1) Sur Meh-ti voir : « Le Philosophe Meh-ti et l'idée de solidarité », par Alexandra David (Luzac, Londres; Victorion, Paris), repris chez Plon dans « Deux Maîtres chinois ».


Deux Maîtres chinois 




Le Philosophe Meh-ti. L’idée de solidarité en Chine au 5ème siècle avant notre ère.

Illustration : portrait du Premier Empereur, Qin Shihuangdi



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